Pour l’amour du livre : les liens entre un livre et son lecteur

 

Pour l’amour du livre : les liens entre un livre et son lecteur

Le débat autour de la lecture numérique est très vivant aujourd’hui.

Certains aimeraient opposer le livre papier au livre numérique. Ils nous parlent émotions, toucher, papier, sensualité, odeur. Ces éléments peuvent être pris en compte. Sont-ils primordiaux ? Peut-être pour certains mais dans la plupart des cas, n’achète-t-on pas un livre d’abord pour son contenu ?

Allons au-delà de cette pseudo-opposition.

Nous allons voir qu’il y a en réalité plus de différence en réalité entre une page web, une application et un livre numérique, qu’entre un livre numérique et un livre papier.

Que se passe-t-il quand on aime un livre papier ?

Souvent on repère des passages, on le marque (au crayon pour ne pas l’abîmer), on ajoute des petits post-it sur les pages (les moins soigneux cornent la page) pour retrouver des passages.

On marque son nom sur la première page (ou on colle un ex-libris) pour pouvoir le récupérer quand on le prête. Parfois on en achète un autre exemplaire pour pouvoir le donner à ceux que l’on aime.

Ce livre qui n’avait rien de particulier avant qu’on ne l’ait acheté, lu, apprécié, est devenu un prolongement de notre personnalité.

Alors on le range dans notre bibliothèque, à un endroit précis, pour pouvoir le retrouver facilement.

Georges Perec et Umberto Eco, entre autres, ont écrit de beaux textes sur le rapport que l’on entretient alors avec sa bibliothèque. Ils nous ont aussi expliqué les inconvénients de certains livres, comme les magazines, impossibles à classer, ou les livres lourds, qu’il faut lire debout, sur un lutrin.

Mais ce livre lu, marqué, annoté, classé « d’une façon définitivement provisoire » ou « d’une façon provisoirement définitive »[*] a échappé dès lors complètement à son auteur et à son éditeur. Il fait partie de notre vie. Il nous appartient et nous nous le sommes approprié.

Les Pages web

Lorsqu’on lit une page web, les informations sont stockées sur le serveur du site consulté.

Comment cette page peut-elle alors devenir la nôtre ? On ne peut pas marquer ses passages préférés, on ne peut pas facilement classer ses pages favorites, on ne peut pas regarder une « bibliothèque de pages web ».

Au mieux, on peut l’ajouter à nos « favoris ». Si l’administrateur du site web décide un peu plus tard de changer l’architecture ou le contenu de son site, on se trouve alors sur la fameuse page “Error 404 – not found”, cauchemar de tout lecteur qui se respecte.

La page web appartient à son concepteur, pas à son lecteur.

Les applications (ou « apps »)

Sous ce titre générique fleurissent des réalités très diverses. Il nous faut distinguer pour notre propos a minima les applications-programmes des applications-informations.

Ainsi les applications pour tablettes de Facebook, eBay ou des Pages Jaunes sont des applications « programmes ». Elles fournissent une interface de navigation sensée être plus simple sur un smartphone que l’interface de votre navigateur favori sur PC ou Mac. Les données associées à ces applications se trouvent toujours sur le serveur du site. Elles n’appartiennent pas au lecteur ; il ne peut pas faire une sélection des données qui l’intéressent et la sauvegarder. Comme dans le cas de la page Web, le lecteur ne peut pas garder l’information. Il ne peut que la visualiser, tant que le site ne la détruit pas ou l’archive pas.

Les applications-informations sont celle que l’on retrouve par exemple dans le cas des musées et expositions. Elle contiennent à la fois les programmes (l’ergonomie, la navigation, etc.) et les informations. Le programme et les informations sont stockées sur le dispositif de lecture appartenant au lecteur.

Comme les applications contiennent les programmes, elle sont dépendantes d’un éco-système informatique identifié (aujourd’hui Androïd, iOS, etc.) et ne sont donc pas transférables d’un outil à l’autre. Si vous téléchargez une  app » sur un iPad (iOS), les informations correspondantes ne sont pas visualisables sur votre PC. Idem entre un Mac et une app « Androïd » par exemple.

Plus grave encore, ces applications ne sont pas toujours pérennes. Écrites à un instant t, elles ne sont pas mises à jour et ne fonctionnent plus quelques années après. Ce qui est d’autant plus grave qu’on perd alors aussi l’accès aux informations.

Et même quand vous n’avez pas perdu l’accès aux informations, vous ne pouvez ni classer, ni filtrer les informations qui vous intéressent. Ces informations appartiennent au concepteur de l’application. Vous n’avez au mieux qu’un droit de consultation.

Quelques mots d’introduction au livre numérique

Les éditeurs proposent des livres numériques au format pdf, au format epub 2 ou epub 3.

Le format pdf n’est pas vraiment un format de lecture numérique mais un format d’impression. Un pdf n’est qu’un format papier numérisé. Lire sur un smartphone un livre dit numérique au format pdf est une expérience lecteur absolument déprimante. Adobe, le créateur du format pdf, l’a abandonné pour les livres numériques et propose le format epub depuis 2007.

Pour plus de détails, on peut lire les excellents articles de Jiminy Panoz :
http://jiminy.chapalpanoz.com/reflowable-text-et-fixed-layout/
http://jiminy.chapalpanoz.com/formater-un-livre-numerique/
http://jiminy.chapalpanoz.com/fixed-layout/

« epub » est un format ouvert standardisé pour les livres numériques. Il évolue de manière régulière. Epub 2 est supporté par toutes les liseuses et tablettes actuelles. Epub 3, plus performant, n’est utilisable que sur iBooks d’Apple et Readium de Google. Il est donc à ce jour déconseillé de concevoir un livre au format epub 3 qui ne sera lisible que sur quelques dispositifs.

Dans la suite nous ne considèrerons que les vrais livres numériques, c’est-à-dire ceux au format epub, et de préférence au format redimensionnable (“reflowable layout”).

Les ebooks au format epub

Un ebook au format epub est lu sur un dispositif de lecture au travers d’un matériel, d’un système d’exploitation, et d’un programme de lecture (e-reader).

Les informations qu’il contient (textes, images, éventuellement sons et vidéo) sont stockées sur le dispositif de lecture du lecteur.

Un ebook n’est pas lié à un fabricant d’ordinateurs ou un concepteur de systèmes d’exploitation ou de programmes de lecture. Il est lié à une norme internationale et peut-être lu indifféremment sur tout lecteur (PC, Mac, Androïd, iOS, etc.). Un ebook est pérenne.

Un ebook s’adapte aux habitudes du lecteur (choix de police de taille de caractères, etc.). Mais surtout un ebook est personnalisable par son lecteur. Surlignements, commentaires et annotations sont possibles.

Dans la bibliothèque, l’ebook est classé selon la catégorie définie par le lecteur (et non par le concepteur).

Le lecteur de livres numériques s’approprie alors ses ebooks comme le lecteur de livres papier s’est approprié ses livres[**].

En conclusion, l’ebook vous appartient, tout comme le livre papier, alors qu’une page web ou une application smartphone/tablette appartiendra toujours à son concepteur. L’ebook (d’un roman mais aussi celui d’un catalogue de vente aux enchères, du press-book d’un artiste, d’un livre de voyage ou de photos) n’a donc rien à voir avec une page web sur le même sujet.

Un ebook est rangé, comme un livre papier, dans votre bibliothèque, sans en avoir les inconvénients (place, poids, absence de fonction de recherche, etc.).

Et ensuite, quel plaisir de pouvoir emporter partout sa bibliothèque numérique avec soi !

François Blondel

25/05/2016

[*]. Georges Perec. Penser, classer, Éditions du Seuil, 2003, p. 40.

[**]. Ces avantages sont tellement importants que des programmes commencent à exister pour transformer des pages web en ebooks afin de pouvoir se les approprier. Citons par exemple le « créateur de livres » de wikipedia (dans la colonne de gauche) ou “grabmybooks” , une extension aux navigateurs Firefox et Chrome, qui permet de créer des ebooks à partir de n’importe quelle page web de texte. Pour les ebooks illustrés, voir les solutions de VisiMuZ Services.

Maternité, 1890, Mary Cassatt

Mary Cassatt, Maternité

Maternité, 1890, pastel, 68,6 x 44,4 cm, Mary Cassatt, collection privée.

Un petit clin d’œil pour rendre hommage, avec 24h de retard, aux mamans. Mary Cassatt (1844-1926) a été le seul peintre américain membre des impressionnistes. Elle a travaillé avec Degas, son talent a enchanté le maître et le groupe d’artistes impressionnistes l’invite à exposer avec eux dès la quatrième exposition de 1879. Elle collectionne les estampes japonaises, comme Monet.

Après la mort de sa sœur Lydia en 1882, Mary se tourne de plus en plus vers des portraits de mère et enfant, qui sont devenus son thème de prédilection. Le tableau du jour se retrouve sous la double influence de Degas et de l’art japonais. Degas pour un dessin très abouti et une technique, le pastel, qu’il appréciait énormément, le japonisme pour cette absence de profondeur et de perspective dans le décor du second plan. Cela fait huit ans maintenant que l’artiste s’est tourné vers des portraits de mère et d’enfant mais, en cette année 1890, elle restreint encore ses sujets vers ce qu’on pourrait appeler les Madones laïques ou encore les Madones modernes.

La mère n’est plus Marie, l’enfant n’est plus Jésus, les symboles de la Passion ont été ignorés, mais pour le reste les attitudes, les postures sont des échos des madones italiennes du cinquecento. Mary a alors 46 ans, elle a refusé une demande en mariage, et son amie peintre Berthe Morisot a une fille de 12 ans (Julie Manet).

Le choix de ce thème obsessionnel est-il seulement celui que demandent ses clients ou est-il lié au fait qu’elle n’a pas d’enfant et qu’elle sait qu’elle n’en aura pas ? Dans tous ses tableaux de la période 1890-95, les figures de la mère et l’enfant, sont fusionnelles, et on ne saurait séparer l’un de l’autre.

30/05/2016

Photo wikimedia commons File:Cassatt_Mary_Maternite_1890.jpg Usr File Upload Bot (Cobalty)

Nocturne : bleu et argent – Chelsea, James A. M. Whistler

Nocturne, bleu et argent, Chelsea, James Abbot McNeil Whistler

Nocturne : bleu et argent – Chelsea, 1871, huile sur panneau, 50,2 x 60,8 cm, James Abbott McNeil Whistler, Tate Britain, Londres

Nous vous avions présenté en novembre la Symphonie en blanc, N° 1, du même artiste, avec quelques éléments de biographie [ici].

Bien qu’américain, Whistler vécut à Londres presque toute sa vie et il y suscita la polémique. Le métier impliquait pour les bourgeois de l’époque victorienne qu’on passe de nombreuses heures à fignoler le tableau (ainsi que nous le verrons bientôt avec les préraphaélites) et ce monsieur qui se prétendait artiste ignorait ce principe pour ne se préoccuper que des effets liés à la couleur.

Le célèbre écrivain et critique John Ruskin écrira un peu plus tard (en 1877) que Whistler jetait « un pot de peinture à la face du public », un billet qui sera à l’origine d’un procès intenté par le peintre.

Whistler baptisa ses toiles « Nocturne » par référence à la forme musicale correspondante (célébrée entre autres par Frédéric Chopin), expression du romantisme qui incite à la rêverie et la mélancolie. Notre tableau du jour a été peint en 1871, c’est à dire très peu après le séjour de Pissarro et Monet à Londres. Le peintre montre ici son talent dans l’expression de l’évocation d’une figure, au moyen de quelques traits, et un penchant évident pour l’abstraction. Londres au loin est évoqué avec un effet de miroir appuyé. L’eau est l’élément central, qui occupe les trois-quarts de l’œuvre. Les tons froids utilisés ici font que nos sentiments inclinent dans le sens désiré par le peintre. Ces bleus sont aussi ceux des porcelaines chinoises que Whistler collectionnait avec passion.

En bas au centre, se trouve la signature que l’artiste a adopté à partir de 1869 : un cartouche avec un dessin de papillon. Une autre Nocturne en bleu et argent, également très belle, se trouve dans la collection Winthrop, au Fogg Art Museum de Harvard.

27/05/2016

Photo wikimedia commons James_Abbott_McNeill_Whistler_-_Nocturne-_Blue_and_Silver_-_Chelsea_-_Google_Art_Project Licence CC-PD-Mark Usr DcoetzeeBot

La Montagne Sainte Victoire vue depuis la carrière de Bibemus, Paul Cézanne

La Montagne Sainte Victoire vue depuis la carrière de Bibemus, Paul Cézanne

La Montagne Sainte Victoire vue depuis la carrière de Bibemus, 1897, huile sur toile, 65,1 x 81,3 cm, Paul Cézanne, Baltimore Museum of Art (Maryland)

La Montagne Sainte-Victoire n’est plus seulement le titre d’un tableau, c’est le titre d’une série, qui, pour parodier les séries TV, comporte un certain nombre de Saisons. Les tonalités changent, les points de vue changent, la technique change, seul le motif est identique.

L’artiste qui ne se sentait pas à l’aise ailleurs qu’à Aix-en-Provence a peint le motif près de 80 fois. Tous les grands musées du monde se doivent d’en avoir un exemplaire et on peut dire que c’est le cas. Orsay en a un vrai (donation Pellerin) et un faux (autrefois attribué à Cézanne), Le Metropolitan Museum of Art en a deux, de même que l’Ermitage.

Les carrières de Bibemus sont un site à l’est d’Aix-en-Provence où ont été extraites depuis l’époque romaine et jusqu’en 1885 les pierres qui ont servi à construire la ville. Quand Cézanne y loua un cabanon pour y travailler, entreposer son matériel et y dormir, les carrières n’étaient déjà plus en exploitation et il put y trouver la tranquillité qu’il souhaitait. À l’époque gallo-romaine Aix se nommait Aquae Sextiae, c’est-à-dire les eaux (les nombreuses sources de la ville) de Caïus Sextius, le consul romain fondateur de la ville en 122 av J.C. Le nom de Bibemus tourne alors au calembour (première personne du pluriel du futur du verbe « boire » : “Nous boirons”).

Comme d’habitude chez Cézanne, la perspective traditionnelle est ignorée. Les blocs rocheux du premier plan semblent proches de la montagne alors qu’ils en sont séparés par une vallée. La teinte orangée de la roche s’oppose au vert des arbres et aux bleus et gris pour donner plus de luminosité.

Pour l’anecdote, un roman policier intitulé La Carrière de Cézanne (“Cezanne’s Quarry”, Barbara Corrado Pope, 2008) met en scène un meurtre dans la carrière. Cézanne, le timide exalté, est-il le meurtrier ?

La vie de Cézanne à Aix et ses tableaux sont évidemment à retrouver dans sa biographie chez VisiMuZ.

25/05/2016

Photo wikimedia commons Mont_Sainte-Victoire_Seen_from_the_Bibemus _Quarry_1897_Paul_Cezzane Usr Krscal

Jeune femme aux seins nus, Pierre-Auguste Renoir

Jeune femme aux seins nus, Pierre-Auguste Renoir

Jeune femme aux seins nus, ca 1882 pastel sur papier, 64 x 50,5 cm, Pierre-Auguste Renoir, Ordrupgaard.

Nous vous faisons profiter d’une découverte récente. Ce pastel sur papier de Renoir fait partie de la collection d’Ordrupgaard, un délicieux musée à quelques kilomètres de Copenhague.

Pour ceux qui ont suivi la vie de Renoir (racontée par Ambroise Vollard, parue chez VisiMuZ Éditions, à retrouver ici), ce pastel se situe au retour de son premier voyage en Italie. C’est une époque charnière, Renoir a découvert Raphaël et va changer sa manière. Bientôt il commencera sa période dite « ingresque » ou « aigre ».

En 1881, il a visité Venise, Florence, Rome, Naples et Capri (où il a peint Aline Charigot, avec qui il est parti en voyage et qui deviendra sa femme, dont nous avons parlé ici). À Rome, Renoir a été particulièrement touché par les fresques de la villa farnésine (à retrouver dans la monographie de Raphaël, qui vient de paraître chez VisiMuZ) et par la Fornarina (palais Barberini).

Quand il rentre à Paris, il adopte progressivement une ligne plus définie. On parlerait aujourd’hui de « ligne claire ». Il s’agit encore de portraits très individualisés et non encore de « types » tels qu’on les retrouvera après 1895.

Ici le modèle est sans doute Marie-Clémentine Valadon, ou Maria, son nom de modèle. Marie-Clémentine deviendra plus tard Suzanne. Maria sera un peu plus tard le modèle de Danse à Bougival (1882, Museum of Fine Arts, Boston) et de Danse à la ville (1883, musée d’Orsay).

Pendant ces années 1882-1884, Maria et Aline se sont livrées à une lutte féroce pour garder le cœur du peintre. On sait qu’Aline a gagné. Elle a donné un fils (Pierre) à Auguste en 1885 puis l’a épousé en 1890. Marie-Clémentine a gardé à partir de là une rancune sévère à l’égard de Renoir.

21/05/2016

Photo VisiMuZ

La Jeune femme à la rose (Marguerite), Amedeo Modigliani

La Jeune Fille à la rose (Marguerite), Amedeo Modigliani

La Jeune femme à la rose (Marguerite), 1916, huile sur toile, 65,1 x 46 cm, Amedeo Modigliani, vente Christie’s New York, 12 mai 2016.

1916, une année charnière pour Modigliani. C’est l’année de la rupture avec Béatrice. Mais aussi, après quinze mois de guerre, le marché de l’art reprend de la vigueur. Des expositions s’organisent. Paul Guillaume a envoyé, dès la fin de 1915, 24 œuvres de Modigliani à New York. En mars 1916, chez Germaine Bogard, la sœur du couturier Paul Poiret, sont exposés des dessins de Modigliani, aux côtés des œuvres de Picasso, Léger, Derain ou Matisse. En juin 1916, Modigliani est exposé à Zürich, aux côtés de Picasso et Jean Arp. En juillet, c’est à Paris le salon d’Antin, organisé par André Salmon. Pour toutes ces expositions, il fallait réaliser des tableaux autres que ceux de commande. C’est là qu’intervenaient les modèles professionnels.

Modigliani a réalisé trois portraits de cette jeune femme, et écrit son prénom sur l’un des portraits. Dans le passé, le nom de la sœur de Modigliani (qui s’appelait aussi Margherita) avait été évoqué pour l’identité du modèle. Mais cela ne tenait pas vraiment la route, puisque le dernier voyage de Modigliani à Livourne datait de 1913. De plus, Jeanne Modigliani, élevée ensuite par Margherita après la mort de ses parents, nous a appris que les liens entre le frère et la sœur étaient assez lâches, au moins sur le plan artistique. Enfin, la période à laquelle ce tableau a été réalisé fait pencher également pour un modèle professionnel.

Le 113, boulevard du Montparnasse se situe au croisement avec le boulevard Raspail. Jusqu’en 1914, se tenait là, tous les lundis matin, le marché aux modèles. Les artistes venaient choisir, prendre rendez-vous pour les séances de pose, organiser leur planning. Pour les mêmes raisons historiques qui ont fait que les marchands de vin et charbon étaient auvergnats, les commissionnaires de Drouot savoyards, les modèles féminins étaient en majorité italiennes, ce qui n’était pas pour déplaire à Modigliani. Le « marché » avait été suspendu du fait de la guerre, mais la population de modèles était restée dans le quartier qui leur assurait leur subsistance.

Le style de Modigliani à cette période est en train d’évoluer vers ce qui a été ensuite sa « marque de fabrique ». Un visage stylisé et un cou allongé, des yeux en amande, un nez inspiré par le cubisme. La rose introduit un contraste de couleur dans ce portrait aux tonalités sombres, très évocateur des sculptures de Modigliani de 1912-1913.

Le tableau a aussi fait la une de l’actualité cette semaine. Il a été vendu 12,765 millions de dollars le 12 mai chez Christie’s à New York.

Un portrait à retrouver avec les deux autres de Margherita dans le tome 1 de la biographie de Modigliani, chez VisiMuZ. Nous travaillons sur le tome 2 qui sera là pour les vacances.

18/05/2016

Photo Courtesy The Athenaeum, rocsdad

La Madone Alba, ca 1510, Raphaël

La Madone Alba, Raphaël

La Madone Alba, ca 1510, huile sur panneau transférée sur toile, D : 94,5 cm, Raphaël, National Gallery of Art, Washington (DC), catalogue De Vecchi n° 90.

La Vierge est présentée assise, tenant un livre de la main gauche. Elle tient Jésus sur ses genoux. Le livre, certainement les Évangiles, est une préfiguration de la Passion du Christ. Saint Jean-Baptiste tient sa croix de roseau et Jésus la saisit. Les regards de Marie et des enfants convergent vers cette croix.

La composition pyramidale des trois personnages a été empruntée par Raphaël dès 1507 à Léonard de Vinci. Les violettes symbolisent l’humilité de la Vierge, les ancolies sont symboles de la Passion. On retrouve les mêmes fleurs dans La Belle Jardinière (musée du Louvre).

Les couleurs du premier plan, l’arbre mort (symbole du péché) sur lequel s’adosse la Vierge, annoncent aussi les malheurs à venir pour la Mère de Jésus. A contrario, le fond aux tons pastels annoncerait un avenir radieux, après la Rédemption (rachat des pêchés du monde).
La forme circulaire correspond à ce qu’on appelle un tondo (le nom provient de rotondo).

Comme beaucoup de tableaux de Raphaël, cette Vierge à l’Enfant tient son nom de l’un de ses anciens propriétaires, toujours prestigieux. Le tableau demeura d’abord jusqu’au XVIIe siècle dans l’église des Olivétains de Nocera. En 1686, elle a été vendue à Gaspard, comte-duc de Olivares, marquis del Carpio, vice-roi de Naples et néanmoins Madrilène. Sa fille Catalina en hérita, qui devint ensuite duchesse d’Albe. Après plusieurs générations, le tableau passa ensuite à l’ambassadeur du Danemark en Espagne, puis au tsar Nicolas 1er de Russie en 1836 pour la galerie impériale de l’Ermitage.

Mais son histoire incroyable continue quand, en 1931, le gouvernement des Soviets le met en vente pour se procurer des devises. Andrew Mellon, alors ministre des finances des États-Unis, l’acheta, à titre personnel, aux Soviétiques pour la somme incroyable à l’époque de 1,18 million de dollars. Au-delà du tableau lui-même, il achetait un morceau de l’histoire du Monde. Andrew Mellon le légua ensuite en 1937 à la National Gallery de Washington (DC).

Un tout petit aperçu des 140 tableaux qu’on peut retrouver dans la nouvelle biographie parue aujourd’hui chez VisiMuZ, celle de Raphaël.

14/05/2016

Photo Courtesy The National Gallery of Art, Washington (DC)

Jeune Femme à la cruche, Édouard Manet

Suzanne Manet à la cruche

Jeune Femme à la cruche, ca 1859, Édouard Manet, 56 x 47,2 cm, Ordrupgaard, catalogue Orienti n° 21.

Cette jolie jeune femme n’est autre que Suzanne Leenhoff, qui deviendra la femme d’Édouard Manet en 1863. Né en 1830, elle était hollandaise, vivait à Paris, gagnait sa vie comme professeur de piano, et avait été employée dès 1849 par les parents Manet pour donner des leçons de piano à leurs trois fils.

Elle avait donné naissance le 29 janvier 1852, à un fils, Léon Édouard. Manet en devint le parrain, lors de son baptême selon le rite protestant (Édouard Manet était catholique) en 1855. Durant les vingt années qui suivirent, Léon fut toujours présenté comme le jeune frère de Suzanne.

Des doutes subsistent toujours sur le père de Léon. S’agissait-il d’Auguste Manet, le père d’Édouard, dont on sait qu’il connut bibliquement la jeune femme, ou d’Édouard lui-même. Et Suzanne elle-même le savait-elle ?

L’époque de la réalisation de notre tableau est contemporaine de la décision de Suzanne et d’Édouard d’habiter ensemble. Ils se marièrent ensuite en 1863, un an après la mort d’Auguste Manet, figure tutélaire qui jetait une ombre sur le bonheur du couple.

Suzanne a les yeux baissés, ce qui convient bien à sa nature timide et réservée, certains disaient placide. À l’occasion du mariage d’Édouard et Suzanne en Hollande, Baudelaire écrira à son ami Carjat, le 8 octobre 1863 : « Manet vient de m’annoncer la nouvelle la plus inattendue. Il part ce soir pour la Hollande, d’où il ramènera sa femme. Il a cependant quelques excuses ; car il paraît que sa femme est belle, très bonne et très grande musicienne. Tant de trésors dans une seule personne, n’est-ce pas monstrueux ? »

Les historiens pensent qu’il s’agit ici d’un portrait de fiançailles, une tradition qui remonte à la Renaissance. Manet est encore dans une phase d’expérimentation. Trois ans avant, il a copié la Vénus d’Urbin de Titien à Florence. Il est encore dans une phase italianisante avant sa période hispanisante des années 1860.

Ce portrait reprend certains des principes du portrait de femme (épouse ou courtisane) que Titien, Lorenzo Lotto et Palma le vieux ont créé au début du XVIe siècle à Venise. Dans le portrait de Manet, le blond vénitien de la chevelure répond à la cruche, à la coupe et au paysage.

Sibylle, Palma le Vieux

Sibylle, ca 1522-24, huile sur panneau, 74,3 x 55,1 cm, Palma le Vieux, collection royale, Buckingham Palace, Londres

La fenêtre ouverte sur le paysage avec des montagnes bleues est un autre emprunt à Titien (ainsi qu’aux primitifs flamands mais ceux-ci privilégiaient plutôt un paysage plus urbain). La pose de la jeune femme est beaucoup plus dynamique dans le tableau de Manet.

12052016_Titien_Isabelle_Prado

L’Impératrice Isabelle du Portugal, 1548, huile sur toile, 117 x 98 cm, Titien, musée du Prado, Madrid

Notre tableau du jour est inachevé, un grand classique pour Manet, qui sera ainsi critiqué de manière posthume en 1886 par Zola dans son roman L’Œuvre. Si le paysage, la coupe et la cruche sont juste esquissés, la tête et le bras gauche de la jeune femme (entre autres…) sont remarquables. Tel quel, il s’agit d’un délicieux portrait de Suzanne, dans toute la splendeur de ses presque 30 ans. Suzanne a gardé ce tableau jusqu’en 1893, dix ans après la mort de son mari.

L’histoire de Manet et de la révolution qu’il introduisit en peinture sont à retrouver dans sa biographie par Théodore Duret, chez VisiMuZ.

12/05/2016

Photo 1 : Courtesy The Athenaeum, Usr : rocsdad
Photo 2 : Courtesy The Athenaeum, Usr : kohn1fox
Photo 3 : wikimedia commons File:Isabella_of_Portugal_by_Titian.jpg Usr : Escarlati.

Nageuse se reposant, Théo van Rysselberghe

Nageuse se reposant, Théo van Rysselberghe

Nageuse se reposant, 1922, hst, 92 x 111 cm, Théo van Rysselberghe, collection particulière.

En 1905, Théo van Rysselberghe (1862-1926) s’est fait construire par son frère architecte la villa « Le Pin » au Lavandou. Il a ainsi rejoint ses amis néo-impressionnistes dans le Var. Depuis 1892, Cross habitait aussi au Lavandou et Signac à quelques kilomètres à Saint-Tropez.

En 1922, à 60 ans, le thème de prédilection de Théo reste les Baigneuses en groupe ou, comme ici, peintes isolément. Alors que dans ses portraits de société, il insiste sur les détails du décor, il le simplifie dans ses nus. Le dessin est très classique, caractéristique de cette époque, après la première guerre mondiale, qui a vu un retour au classicisme chez tous les peintres (même chez Picasso ou Léger).

La lumière et la couleur sont très puissantes, jouant sur le contraste simultané des couleurs bleues et orange en particulier. La lumière est celle qui précède le crépuscule, les ombres sont longues et le massif des Maures, les rochers du premier plan, le ciel et même la mer se teintent de rose. On pourrait presque sous-titrer « un classique chez les Fauves ».

N.B. : la municipalité du Lavandou a mis en place depuis la maison de Théo un « chemin des peintres », pas très évident à trouver, mais qui permet de juxtaposer le paysage réel et des reproductions de tableaux de Van Rysselberghe et de Cross. Un joli et instructif but de promenade.

La villa de Théo au Lavandou

La villa de Théo van Rysselberghe au Lavandou en 2015.

10/05/2016

Photo 1 : Courtesy The Athenaeum, Usr : rocsdad
Photo 2 : VisiMuZ

Marée basse à Varengeville, Claude Monet

Marée basse à Varengeville, Claude Monet

Marée basse à Varengeville, 1882, Claude Monet, hst, 60 x 81 cm, Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid.

Après les années noires de Vétheuil (mort de sa femme Camille, vie avec Alice et les huit enfants, manque d’argent chronique), Claude Monet et sa famille recomposée ont déménagé à Poissy en décembre 1881. À peine installé, Claude Monet part seul pour deux mois, en plein hiver, à Pourville, près de Dieppe, et va en rapporter une quarantaine de paysages, ainsi que quelques portraits et natures mortes effectués les jours de pluie.

Il y retournera le 15 juin avec compagne et enfants et louera la villa Juliette pour trois mois, mais l’effet villégiature l’empêche alors de travailler au calme. Malgré les efforts qu’ils coûtent à Monet (« ce que j’ai commencé de toiles est insensé, mais hélas sans pouvoir arriver à rien terminer » écrit-il), les paysages de 1882 sont parmi ses plus belles marines . Durand-Ruel en achètera cinquante durant l’année.

Ici la composition est très solide, très géométrique, un triangle sur la droite partagé entre falaise et estran, le ciel et le sable qui se partagent presque symétriquement le reste de la toile. Mais c’est naturellement la lumière et les nuances de couleurs qui surprennent, puis attirent et finalement envoûtent.

06/05/2016

Photo The Athenaeum licence PD-Art Usr kohn1fox