Degas et la petite danseuse de quatorze ans ! Combien ?

Introduction – Une grande enquête de VisiMuZ.

Si Degas attachait une grande importance à sa petite danseuse, elle suscite tout autant de passion un siècle après la mort de son créateur. L’original en cire a été radiographié en 2010 dans les moindres détails (article de Patricia Failing – voir plus loin) pour vérifier si le troisième plâtre pouvait venir d’une version antérieure de la sculpture. Les dessins préparatoires ont été scrutés afin d’évaluer si l’évolution des proportions était plausible. Les enjeux sont tels que les noms d’oiseaux ont fusé. Lire par exemple Gregory Hedberg en désaccord avec sa confrère française sur les commentaires de William D. Cohan.

Cet article est la suite d’un article publié sur le blog le 4 octobre 2013 sous le titre Multiples ou uniques ? Les répliques des grands artistes – ici. À la fin de ce premier article, nous attirions l’attention sur la différence entre répliques et copies en indiquant que : « Parfois le marché se mêle aussi du processus. Il ne s’agit plus du tout de répliques mais de copies. On peut ainsi sourire de la multiplicité des Petite danseuse de quatorze ans d’Edgar Degas. Seule l’une d’elles est originale. Elle est en cire et à la National Gallery de Washington. Les vingt-neuf autres ne sont que des copies, fondues en 1922 après la mort de l’artiste. Aussi il n’est pas rare de retrouver la Petite Danseuse d’un musée à l’autre (Metropolitan, Orsay, Tate Britain, Philadelphie, Ny Carlsberg Copenhague, etc.) ce qui a grandement contribué à sa célébrité, mais aucune de celles que nous avons pu voir dans les différents musées n’est signalée comme copie. »

Nous faisions une erreur, en tout cas sur la forme, la législation actuelle autorise à parler d’originaux comme nous le verrons ci-après ! Sur le fond, l’enquête a été passionnante et nous révèle non seulement des faits mais tout un état d’esprit.

Nous ne parlerons pas aujourd’hui de la beauté de l’œuvre ou de sa laideur selon les commentateurs, de son originalité exceptionnelle, de ses vêtements, des sous-entendus philosophiques (Pygmalion et Galatée) qui entourent sa création et sont certainement importants dans la fascination qu’elle exerce. Nous ne détaillerons pas plus le scandale qui a suivi la présentation de l’original en cire, présenté sous verre à la 6e exposition impressionniste de 1881.

Pour la suite de l’histoire, nous avons cherché à en savoir plus et cherché les Petite danseuse de quatorze ans dans le monde.

A) Les Sculptures de Degas

Revenons au préalable sur la genèse de leur création.

Septembre 1917.Edgar Degas meurt. Son exécuteur testamentaire Paul Durand-Ruel, accompagné par un autre marchand, Ambroise Vollard, trouve dans son atelier La Petite danseuse de quatorze ans en cire, qui avait été exposée en 1881, mais aussi environ 150 sculptures d’études de danseuses, de chevaux, voire de baigneuses, en cire (et une en plâtre, le Torso). Certaines sont très abimées, d’autres en état de moyen à très bon. 73 statuettes sont ainsi préservées plus la Petite danseuse de quatorze ans. On sait aussi que plusieurs personnes vont intervenir sur ces statuettes pour les remettre en état avant leur moulage tel que le sculpteur Paul-Albert Bartholomé ou Albino Palazzolo, un fondeur d’Hébrard, dont nous reparlerons plus loin.

1918. Les héritiers de Degas décident de faire réaliser par la fonderie A. A. Hébrard à Paris, une édition de 22 exemplaires en bronze de chacune des sculptures en cire. 20 exemplaires seront proposés à la vente (marqués A à T), 1 exemplaire restera dans la famille de l’artiste, 1 exemplaire ira au fondeur (marqués HER) . Un contrat est signé le 13 mai 1918 qui, entre-autres choses, valide ce nombre d’exemplaires.

1922. Les 74 moules sont prêts et la réalisation des bronzes commence. Pour la Petite Danseuse, qui est de taille plus importante, seuls dix exemplaires sont réalisés en 1922-23 (numérotés de A à J).

1922-31. L’exemplaire A est tout de suite vendu à madame Louisine Havemeyer (il fera l’objet d’un don au Metropolitan Museum of Art à sa mort en 1929) sur les conseils de Mary Cassatt. L’exemplaire B sert de modèle d’exposition et reste à la fonderie, les autres exemplaires sont vendus peu à peu à des particuliers ou des institutions . En 1931, Le Louvre acquiert la dernière pièce fondue en 1923, elle porte la lettre P (aujourd’hui à Orsay). Le Louvre acquiert en 1931 la suite complète des soixante-treize sculptures moulées à partir des originaux en cire. Les exemplaires Q à T, évoqués plus loin, ont été réalisés entre 1924 et 1931. Ces 22 exemplaires (ou 23 ?) seront plus loin la série I.
Une question annexe me taraude parfois : si les bronzes sont une œuvre originale, qu’en est-il des vêtements (la jupe ou le tutu, le ruban dans les cheveux) sur lesquels Degas n’a jamais posé la main ? Mais passons sur ce détail.

1932-1937. En dépit de la dépression économique, d’autres amateurs se font connaître auprès de la fonderie Hébrard (reprise alors par la fille d’Adrien, Nelly Hébrard) et la famille Degas. Ensemble, ils décident alors de continuer à exploiter le filon en réalisant d’autres moulages de la Petite danseuse de quatorze ans. Contrairement à la série précédente, ceux-ci ne sont pas identifiés par des lettres (qui correspondraient à une numérotation). Certains exemplaires ont été vendus par la Société des fontes à cires perdues A. A. Hébrard, d’autres directement par madame Jeanne Fèvre, la nièce de Degas. On sait simplement que le nombre d’exemplaires qui ont été coulées dépasse le nombre fixé par le contrat de 1918. En effet, entre 1938 et 1943, huit nouveaux exemplaires de la Petite danseuse de quatorze ans apparaissent sur le marché et viennent enrichir des musées et des collections privées (source : site fondation Bürhle à Zürich + catalogue Pingeot – voir annexe). Plus loin nous parlerons de la série II. Entre 1945 et 1955, cinq d’entre elles vont ensuite changer de main. En 1937, la fonderie Hébrard a fait faillite. Les archives de la Fonderie Hébrard indiquent 567 bronzes de Degas mais Anne Pingeot, dans le catalogue raisonné paru en 2003, dénombre pour les 74 sculptures 1380 bronzes au total.

1937. Après la faillite de la société Hébrard, Albino Palazzolo travaille à la fonderie Valsuani (ce qu’on apprendra beaucoup plus tard).

1949. Nelly Hébrard a racheté aux héritiers Degas les parts qui lui manquaient dans l’héritage Degas . Elle révèle au monde médusé que 69 des 73 cires originales ont survécu, de même que celle de la « Petite danseuse de quatorze ans ». Elle indique aussi que deux plâtres ont été réalisés de la « Petite danseuse de quatorze ans ». Madame Hébrard vend alors (et gagne 400 000 dollars de l’époque) les cires et le Torso de plâtre à M. Paul Mellon, via la galerie new-yorkaise, Knoedler & Company, Inc. Les plâtres vont à la National Gallery de Washington et au Joslyn Art Museum, Omaha (NE)

1955. Albino Palazzolo et Nelly Hébrard vont continuer à réaliser des bronzes à la fonderie Valsuani entre 1955 et 1964, tout en gardant le cachet Hébrard, et sans numérotation aucune (selon les archives Valsuani, cité par Walter F. Maibaum). Plus loin nous parlerons de la Série III.

1976. La galerie Lefevre à Londres expose une série inconnue de 73 bronzes de Degas marqués « modèle ». On apprend alors que les moulages originels n’ont pas été réalisés comme le veut la tradition à partir d’un plâtre mais à partir de ces bronzes d’un tout premier tirage, sur une initiative du fondeur Albino Palazzolo (source Arthur Beale) . Ces bronzes sont vendus en 1977 au Norton Simon Museum à Pasadena (Californie). Au sens de la loi depuis 1967, tous les tirages, en dehors de la série modèle deviendraient alors des surmoulages, donc des reproductions.

2001 Walter F. Maibaum fait une découverte à la fonderie Valsuani. Un troisième plâtre de la Petite danseuse de quatorze ans s’y trouve stocké, ainsi que ceux des 73 autres statuettes. Les plâtres auraient été livrés à la Fonderie Valsuani par Albino Palazzolo en 1955, mais il ne pouvait pas les utiliser pour de nouveaux exemplaires à vendre, afin que les exemplaires n’apparaissent pas comme différents de ceux fondus auparavant.

2004.Le Dr. Gregory Hedberg, directeur de l’Art Européen pour Hirschl &Adler Galleries à New York, publie ses recherches sur le troisième plâtre. Celui-ci aurait été réalisé par Degas lui-même entre 1887 et 1903. Après ce moulage, Degas a retravaillé comme à son habitude sur la statue de cire. Les deux plâtres posthumes de 1921 présentent donc des détails différents de ce troisième plâtre.

La série dite du troisième plâtre est alors, selon Maibaum et Hedberg, issue d’un ensemble réalisé par Paul-Albert Bartholomé. Les différents plâtres ont été créés sur une période de plusieurs années, de 1887 à 1912. Anne Pingeot, conservateur au musée d’Orsay, auteur du catalogue raisonné des sculptures de Degas, conteste la théorie du troisième plâtre.
Citons maintenant Walter F. Maibaum : « Ces bronzes moulés à partir d’autres bronzes sont désignés comme “surmoulages” (moulages réalisés à partir d’anciens moulages). Dans sa description, Arthur Beale note : “Il s’agissait, semble-t-il, de ce qu’on appelle un surmoulage, un bronze de la deuxième génération, non seulement plus petit, mais présentant une diminution des détails sur la surface, à la suite du processus de moulage”. Les surmoulages ne sont pas généralement considérés comme des “bronzes originaux” et, en fait, ils ne sont pas acceptés normalement par le monde de l’art. Les bronzes de Degas moulés par Hébrard figurent parmi les rares exceptions. »

2004-2010. “The Sculpture Degas Project Ltd” (créée par Maibaum, avec Benatov, le patron de Valsuani) a passé un accord avec les héritiers Degas afin de permettre la réalisation de nouveaux bronzes à partir de ces plâtres qui n’avaient pas servi. Cette fois, c’est bien le cachet de la fonderie Valsuani qui a été appliqué et “The Sculpture Degas Project Ltd” gère la vente des bronzes (dans le respect de la loi française indiquent-ils). Ces bronzes, sur plâtre et selon la technique de la cire perdue sont donc 2% plus grands que les bronzes réalisés à partir de la série « modèle » et seraient plus fidèles dans les détails que ceux d’Hébrard. Il a été vendu huit exemplaires de l’exemplaire Valsuani pour 7 M$ l’unité en moyenne (source Artnews). Nous parlerons de la série IV.

2013. Patricia Failing, professeur d’histoire de l’art à l’université de Washington, conteste dans Artnews la théorie du troisième plâtre avec quelques arguments intéressants ici

Conclusion VisiMuZ de la première partie :

Nous ne sommes pas conservateurs de musée, n’avons pas mesuré nous-mêmes les différents exemplaires, et n’avons pas d’avis a priori sur ces controverses. Nous sommes éditeurs de livres numériques sur les beaux-arts, désireux de faire partager à nos lecteurs notre passion pour l’art, de leur montrer les œuvres les plus importantes et les autres. À ce stade nous constatons qu’à tout le moins la situation n’est pas claire.

Partons des faits :
a) Degas ne souhaitait pas qu’on réalise des moulages à partir de ses sculptures de cire. Mary Cassatt a fortement influencé pour que les moulages soient réalisés. Le musée d’Orsay indique dans sa notice du « Tub »  « Cet artiste « distant » qui ne sculpte que pour lui, dit à Thiebault-Sisson en 1897 : « on ne verra jamais ces essais, nul ne s’avisera d’en parler […] D’ici ma mort tout cela se sera détruit de soi-même et cela vaudra mieux pour ma réputation » […] Son chef fondeur, Albino Palazzolo aura le talent de sauvegarder les cires originales en faisant l’édition à partir de copies en cires réalisées d’après des modèles en bronze ».
b) Il existe bien plus de bronzes de la Petite danseuse de quatorze ans que le nombre légal autorisé depuis 1967 (8 exemplaires) ou 1981 (12 exemplaires). Certains de ces exemplaires sont identifiés, d’autres pas. Selon la directive n°94/5/CE du 14 février 1994, à titre exceptionnel (c’est nous qui soulignons), pour les fontes de sculptures antérieures au 1er janvier 1989, la limite de huit exemplaires peut être dépassée.
c) Le texte de 1967 pour reconnaître un moulage comme œuvre originale était le suivant : « les fontes de sculpture à tirage limité à huit exemplaires et contrôlé par l’artiste ou ses ayants droits&160;». Il est clair que l’artiste Degas n’a rien contrôlé du tout et, au niveau des ayant-droits, il n’est pas certain que la probité ait toujours été de mise (voir les fontes Valsuani avec le cachet Hébrard par exemple).

La loi du 20 mai 1920 qui a institué le droit de suite précisait qu’il s’appliquait sur les ventes publiques d’œuvres d’art « à condition que les dites œuvres telles que peintures, sculptures, dessins, soient originales et représentent une création personnelle de l’auteur… ». La loi de 1967 a ajouté la notion de contrôle par les ayant-droits. De manière générale, les professionnels de l’art, institutions comme acteur du marché considèrent-ils comme des bronzes originaux ceux qui ont été tirés en nombre limité – ce nombre devant être « conforme aux usages » – lorsque les exemplaires ont été réalisés avant juin 1967 (citation de François Duret-Robert sur le site de l’association Camille Claudel). En définissant de manière floue, on ouvre la porte à certaines dérives !
d) le nombre d’exemplaires de la Petite danseuse de quatorze ans n’est pas connu avec précision. De plus, six des 20 exemplaires de la série I ne sont pas localisés. Qui les possède ? Les fontes Valsiani marquées Hébrard et non identifiées (série III) sont-elles distinguables de celles de la série II.
e) en sus : pour tous les bronzes qui ont été réalisés à partir de la série « Modèle » suite à l’initiative d’Albino Palazzolo, il s’agit de surmoulages et le décret du 3 mars 1981 précise : « Tout surmoulage […] doit porter de manière visible et indélébile la mention Reproduction ». Au demeurant ceci ne concerne pas directement la Petite danseuse de quatorze ans qui a été réalisée à partir d’un plâtre. Mais quel est l’exemplaire de la Petite danseuse de quatorze ans du Norton Simon Museum ? (voir plus loin l’annexe)

En synthèse de la première partie ?
Peut-on parler d’œuvres originales quand personne ne sait combien d’œuvres ont été créées ? Peut-on parler de « tirage limité » puisque le tirage était dépendant de la demande et de la somme payée ?
Et si on étend ce concept à la photographie, l’impression à partir d’un ordinateur, etc. tous les musées du monde pourront avoir un « original » de Gerhard Richter, de Marcel Duchamp, etc.

B) Les Bronzes de la Petite danseuse de quatorze ans dans les musées

On a bien compris que la notion d’original dans ce cas était devenu un concept à géométrie variable. Mais cette icône du XIXe siècle draine des foules de spectateurs. Si l’on regarde de près le système mis en place on se doit de distinguer 4 séries (évoquée plus haut et numérotés par nous de I à IV)
– I – Les exemplaires marqués de A à T, fondus chez Hébrard, et respectant le contrat de départ, qui pourraient correspondre à la notion d’œuvre originale même si la notion de rareté devient toute relative. Ils sont au nombre de 22 au moins. Existe-t-il un exemplaire « modèle » comme pour les autres ?
– II – Les exemplaires non marqués réalisés entre 1932 et 1937 chez Hébrard. On en connaît au moins 8 (voir détail en annexe)
– III – Les exemplaires sauvages réalisés avec le cachet Hébrard à la fonderie Valsuani entre 1955 et 1964 et non identifiés. Nous n’avons pas trouvé d’information fiable à ce sujet.
– IV – Les exemplaires dits du troisième plâtre, réalisés chez Valsuani depuis 2008. Dans ce dernier cas, la législation a été respectée (8 + 4 épreuves d’artiste). Si ce troisième plâtre est un original de Degas, ce qui reste à démontrer plus fermement, on serait en présence de bronzes originaux (même plus de 120 ans après). Un exemplaire de la série IV est en photo ci-après. Original ? ou copie d’après Degas ?

Blog1_Degas_NGA_et_SofiaOriginal en cire de Washington (à gauche) et exemplaire de la série IV (plâtre 3, Valsuani) en exposition à Sofia

Blog1_Degas_NGA_et_SofiaExemplaires A (Metropolitan museum, New York) et R (Ny Carslberg Glyptothek, Copenhague) de la série I

Sans rentrer dans les querelles d’experts et simplement pour savoir devant cette œuvre de quelle série elle provient, on pourrait demander aux institutions, maisons de vente, fondations, etc. que l’information soit transparente afin que le visiteur sache ce qu’il a devant lui. Mais est-ce le cas ?
Pour chacun des musées en annexe ci-dessous, nous avons répertorié les notices des sites Internet et le lien emmène sur la fiche du musée relative à la Petite danseuse de quatorze ans. L’étude n’est pas complète, certains exemplaires sont non localisés, mais elle permet déjà de se faire une idée assez claire des choix des institutions . Nous avons indiqué certains prix de vente quand nous les connaissions, ce qui permet de donner une idée des enjeux autour des identifications.

Conclusions

1) Même si des recouvrements peuvent exister entre les collections privées de la série 1 et celles de la série 2, et en supposant que les non-classés ne sont pas dans la série 3, on trouve a minima 30 bronzes différents (hypothèse basse, retenue par Orsay) et la réalité est certainement plus près ou au-delà de 40. En indiquer moins est peut-être simplement une erreur de relecture, ou une envie de valoriser l’exemplaire acquis. Le musée Bojmans de Rotterdam indique 25, la Tate Gallery 23 ! Les rédacteurs des notices savent-ils additionner ?
2) Les musées sont pour la plupart très flous dans leurs descriptions. Il paraîtrait logique que les musées de la série II indiquent a minima dans leurs descriptions que ces fontes sont postérieures à 1931. Seule la fondation Bührle le fait. Les dates annoncées pour la fonte sont enjolivées artificiellement. Boston indique après 1921, Sainsbury circa 1922, Baltimore 1919-21, Bojmans 1922, la Tate Modern 1922. Dans ce cas, il est beaucoup plus difficile de croire à une simple erreur mais plutôt à l’envie de faire penser au visiteur qu’il est en train de regarder un exemplaire de la série I.
Le même processus de vieillissement artificiel existe pour la série I. Certains musées indiquent une date de 1880-81, en semblant oublier que la fonte a été réalisée plus de 40 ans après (Norton Simon, Fogg Art, Neue Meister Dresde, Ny Carlsberg, São Paulo…). Dans la série I, seuls le Met, Orsay, et le Fogg Art Museum présentent des notices complètes pour les bronzes, ainsi que la National Gallery of Art et le Joslyn Museum du Nebraska.
À la Tate Modern, à Baltimore, à Rotterdam, ou encore à Boston et quelle que soit leur qualité technique, on est en présence de moulages non autorisés, non identifiés, non répertoriés. Cette omission dans la communication est-elle une erreur ou intentionnelle ?
Si la Petite danseuse de quatorze ans reste une icône du monde de l’art, certains des exemplaires perdent un peu de leur aura quand on connaît mieux les histoires qui ont entouré leur genèse et sont pour certaines assez sordides. Mais Mme Hébrard, les héritiers Degas, certains courtiers ou institutions ont eu à un instant donné des intérêts très communs. Ce qu’on appelle un win-win en jargon moderne.

Seul le visiteur peut dans certains des musées se sentir un peu floué. Il n’en reste pas moins que le magnétisme exercé par la Petite danseuse de quatorze ans est tel que même les bronzes de la série IV (dont aucun n’est à ce jour et à notre connaissance encore dans un musée) se vendent en moyenne 7 0000 000 de dollars et qu’ils sont déjà présentés comme des originaux dans les expositions (voir ci-dessous la fondation M.T. Abraham et les expos de Tel-Aviv et Sofia). Monsieur Degas et sa créature fascinent toujours. Galatée n’est plus en ivoire, elle est en bronze.

François Blondel

ANNEXE 1 – Série 1 : Original en cire, moulage en plâtre et 20 numéros A à T.

Nous reprenons ici les conclusions du catalogue raisonné de Anne Pingeot, fusionnées avec des informations issues des différents articles cités plus bas, et les informations issues des musées et/ou des maisons de vente.
Pour chaque musée, on indique ce qui connu des spécialistes (identification d’exemplaire, date de fonte), et ce qui est indiqué sur les notices d’œuvres par le musée.

00 – Original en cire – National Gallery of Art, Washinton original en cire, date indiquée 1878-1881 acquisition collection Paul Mellon 1999.
Lien : Fiche détaillée NGA

0 – Plâtre 1 – Joslyn Art Museum, Omaha (NE) – États-Unis, date indiquée : 1881, cast ca. 1920–21 , « Joslyn’s plaster is the model from which the bronzes were cast”
Lien : Fiche détaillée Joslyn

0b – Plâtre 2 – National Gallery of Art Washington Selon la notice d’Orsay : ce moulage plâtre aurait été fait par Hébrard vers 1900.

Modèle – Norton Simon museum, Pasadena (CA, USA)exemplaire et ensemble “modèle”, date indiquée : 1878-81, indication de l’exemplaire : non (alors que cette indication « modèle » est précisée pour les autres sculptures de Degas !!), indication de provenance : achat à Alex Reid & Lefevre, London, 17 January 1977
Lien : Fiche détaillée Norton Simon puis recherche « degas »/< p>

A – Metropolitan Museum of art (NY, USA), exemplaire et ensemble A acquis en 1929, date indiquée : model executed ca 1880, cast 1922, acquisition Bequest of Mrs. H. O. Havemeyer, 1929, exemplaire mentionné : A.
Lien : Fiche détaillée Met, New York.

B – Collection privée, exemplaire B, New York, Sotheby’s, 11 nov.1999 : 110, vendu 11 250 000 USD soit 10.9 Meuros, revendu à New York chez Christie’s le 7 mai 2003 pour $10,311,500 soit 9 000 000 euros et une perte de 1.9 million d’euros en 3 ans. L’exemplaire B est resté en exposition pendant plusieurs années à la fonderie Hébrard, pour la vente des autres exemplaires.

C – Fogg art Museum, Cambridge(MA) – États-Unis, exemplaire C, date indiquée : 19th century, exemplaire C mentionné, acquisition Scott & Fowles, New York, NY, Sold to Winthrop, 1924,
Lien : Fiche détaillée Fogg Art Museum.

D – Sterling and Francine Clark Art Institute, Williamstown, Mass. date indiquée : Modeled 1880-1; cast 1919-21, exemplaire non précisé. Note : La notice du musée d’Orsay indique pour cet exemplaire (Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Washington), sans doute à cause d’un copié-collé malencontreux à partir d’une autre œuvre, car rien n’apparaît sur leur site Internet (http://www.hirshhorn.si.edu)
Lien : Fiche détaillée Clark Institute.

E – Nathan and Marion Smooke; New York, Phillips, 5 nov. 2001 – présenté à la vente avec une estimation de 8 à 12 millions de dollars. Invendu, ravalé à 6 millions, annoncé chez Sotheby’ en 2009 comme Private Collection, France. La vente a dû se faire de gré à gré dans la plus grande discrétion.

F – Neue Meister Galerie, Dresde, Allemagne, Acquisition : acheté à la galerie Alfred Flechtheim, oct 1926, Date indiquée : ca 1880, pas d’autre indication, acquisition non indiquée, exemplaire non identifié.
Lien : Fiche détaillée Neue Meister Dresden.

image : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Degas_T%C3%A4nzerin.jpg

G – Philadelphia Museum of Art , Philadelphie , donné par The Henry P. McIlhenny Collection in memory of Frances P. McIlhenney, 1986, date indiquée : Executed in wax 1878-81; cast in bronze after 1922, several years after Degas’s death, exemplaire non identifié sur le site
Lien : Fiche détaillée Philadelphia Museum of Art.

H – Private collection New York, vendu par Wildenstein & Co. 1985

I – Private collection, Francis P. , Paris, 1965

J – Private collection, Sotheby’s , 12 nov 1996

K, L : localisation inconnue

M – Saint Louis Art Museum (SLAM), Saint Louis (MI) , date indiquée : c.1880, cast c.1920 A.A.Hébrard France, exemplaire indiqué de manière peu claire, acquisition 1957 M. Knoedler & Co., New York, NY, USA
Lien : Fiche détaillée Saint-Louis Art Museum. puis recherche avancée artist contains degas

N, O – localisation inconnue

P – Musée d’Orsay, Paris Date indiquée : entre 1921 et 1931, indication exemplaire : gravé à côté : P
Lien : Fiche détaillée musée d’Orsay

Q : localisation inconnue

R – Ny Carlberg Glyptothek, Copenhague (Danemark), exemplaire et ensemble R, La Petite danseuse est indiquée comme étant de 1880-81, sans mention de fonte, ni d’année d’acquisition, “As one of only four museums in the world, the Glyptotek has the complete collection of Degas’ studies of horses, bathing women and ballet dancers, executed in bronze”.
Lien : Fiche détaillée Ny Carlsberg Glyptothek

S – Museu de Arte de São Paulo, São Paulo, Brésil exemplaire et ensemble S, Date indiquée 1880 pas d’autre indication. Note : S est en localisation inconnue selon A .Pingeot qui met l’exemplaire de São Paulo en série 2. Le reste des statues de São Paulo a bien le marquage S selon toutes les sources, mais quid de la Petite danseuse
Lien : Fiche détaillée São Paulo

T – Cairo Gazirah Museum, Le Caire ?

HER. Private Collection London, Sotheby’s 27 juin 2000:3 vendu 10 963 400 EUR, présentée à la vente le 1 nov 2011 : lot 18 (Christie’s) avec une estimation de 25 à 35 millions de dollars. Invendue.

HER. Private Collection Sotheby’s 10 mai 1988 : 14.

HER.D (source Pingeot) – Collection Mellon – Virginia Museum of Fine Arts, Richmond ? Que signifie cet exemplaire ?

ANNEXE 2 – SÉRIE 2 : Bronzes de 1932 à 1937

1 – 1930 Private collection 2000

2 – be 1930-37 Private collection, Japan

3 – 1938- Museum of Fine Arts, Boston (MA) – États-Unis non identifié, Acquisition Possibly Jeanne Fèvre (nièce de Degas) Nice,1938, Marie Harriman Gallery, New York; 1938, sold by Harriman Gallery to the MFA for $3400. (Accession Date: December 8, 1938) Date indiquée : original model 1878–81, cast after 1921
Lien : Fiche détaillée MGA Boston

4 – 1938 Sainsbury center for visual arts University of East Anglia, Norwich (180 km au NE de Londres) (UK), date indiquée : cast c. 1922 Bronze, edition unknown.
Lien : Fiche détaillée Sainsbury puis recherche Degas

5 – Baltimore,fonte 1939, achat 1943, Paris, Mlle Jeanne Fèvre; Paris, André Weil; date indiquée original model 1881; this cast 1919-1921,
Lien : Fiche détaillée Baltimore (MD) puis recherche Degas

6 – 1939 – Bojmans van Beuningen Museum, Rotterdam, Pays-Bas non identifié, date indiquée : 1880-1881 (1922) Acquisition : Bruikleen / Loan: Stichting Museum Boijmans Van Beuningen 1939- After his death twenty five bronze casts were made of this sculpture.
Lien : Fiche détaillée Bojmans van Beuningen

7 – 1951 – M.A.São Paulo selon Anne Pingeot que nous avons mis plus haut,ou en lettre S selon d’autres sources. Mais il semble que si le reste de l’ensemble porte la lettre S, la Petite danseuse serait non marquée et devrait se situer ici.

8 – Tate Modern Gallery, Londres, date indiquée : Cast ca 1922, Purchased with assistance from the Art Fund 1952, Puvis de Chavannes, gendre de Nelly Hébrard, puis dans la fiche détaillée, “Indications: Apart from the colouring, which has faded, the present day appearance of the original wax (in the collection of Mr Paul Mellon) is superficially very close to the bronze casts, of which twenty-three are thought to have been made.”

Lien : Fiche détaillée Tate Modern Gallery.

9 – 1954 – Fondation Bührle Zürich date indiquée Original 1880-81, fonte ca 1932-36 + référence au catalogue Pingeot p.267
Lien : Fiche détaillée fondation Bührle + notice texte ici

Blog3_Degas_RotterdamMusée Bojmans van Beuningen – Rotterdam – série II – achat 1939

ANNEXE 3 – Non classés

1) Achat de SIR JOHN MADEJSKI, OBE, DL indiqué comme « fonte 1922 », donc serait peut-être l’un des exemplaires de la série I. Lequel ?
acheté le 3 février 2004, £ 5 045 600 avec les frais soit 7 450 837 EUR
revendu le 03 vendu le 03 février 2009 à un collectionneur asiatique £ 13.3 millions soit 14 727 479 EUR

Blog4_Sothebys_DegasEx-propriété de Sir John MADEJSKI – série I ?

Le catalogue de la vente reprend pour l’essentiel la nomenclature Czestochowski/Pingeot sans toutefois indiquer le pedigree de l’exemplaire en vente. Téléchargement ici.

2) MT Abraham Foundation : stock à Genève, prêt pour des expositions (Athènes, Sofia, Tel-Aviv). Le site Internet ne donne pas d’information.
Cette collection vient de la série IV, ainsi qu’il était expliqué lors de l’exposition à Tel-Aviv : The Tel-Aviv Museum of Art, Tel-Aviv, Israel, sur une page du site qui n’existe plus « The exhibition presents, for the first time in Israel, Edgar Degas’ 74 sculptures in bronze. The bronzes were cast from previously unknown lifetime plasters made directly from Degas’ original waxes, with the artist’s knowledge and consent. The plaster of Degas’ most important sculpture, « The Little Dancer, Aged Fourteen », was discovered in 2001, leading to the 2004 discovery of the other 73 plasters”.

3) Wikipedia parle d’un exemplaire à la Hay Hill Gallery in London dont nous n’avons pas trouvé trace.

4) Une série de 100 exemplaires, cette fois identifiée comme d’après Degas, a été, dit-on, créée en 1997 par Waldemar Schroder fonderie Strassacker. M Schroder est-il sculpteur ou est-ce un surmoulage d’un exemplaire existant ? et auquel cas sur lequel ? Les différents exemplaires de cette copie tournent dans les maisons de vente de province depuis plusieurs années (Brides-les-Bains, Agen, Flize, Lyon, Guingamp, Mulhouse…), sont en vente sur ArtPrice, et… çà marche !

Bibliographie très partielle

William D. Cohan, A Controversy over Degas, 01 avril 2010 : http://www.artnews.com/2010/04/01/a-controversy-over-degas/

Patricia Failing : “The Degas Debate: Analyzing the Controversial Plasters”, 6 mai 2013 : http://www.artnews.com/2013/06/05/the-degas-debate/

Xavier Gramond : La notion d’œuvre originale en matière de sculpture : http://www.gramond-associes.com/news/la-notion-d-oeuvre-originale-en-matiere-de-sculpture-droit-propriete-intellectuelle-55

Walter F. Maibaum : DEGAS: Sculptures Uncovered – History Revealed  : http://degassculptureproject.org/Degas_the_Sculptor-Walter_Maibaum_Museum_Catalog_Essay.pdf

Richard Kendall : Degas and The Little Dancer.
extrait du catalogue raisonné Czestochowski/Pingeot : http://www.internationalarts.org/degas_exhibition/Degas_Cat_Selection_062502.pdf

Crédits photographiques
1) NGA Washington, courtesy of National Gallery of Art
2) Sofia Wikimedia commons :
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Dega_Bronze_Sculptures_01102010_NatArtGallery_Sofia_01.jpg?uselang=fr licence : CC-BY-SA-3.0 usr : Aladjov

3 et 4) Metropolitan et Ny Carlsberg : VisiMuZ
5) Rotterdam http://commons.wikimedia.org/wiki/File:WLANL_-_Ritanila_-_IMG_2558_Danseresje,_Degas.jpg?uselang=fr Licence : CC-PD-Mark Usr : BotMultichillT
6) Sotheby’s vente 03 février 2009

La Danseuse chez le photographe, Edgar Degas

La Danseuse chez le photographe, Edgar Degas

La Danseuse chez le photographe, 1877-78, hst, 65 x 50 cm, Edgar Degas, musée Pouchkine, Moscou.

Devant nous, une danseuse dans le contre-jour, un parquet, un meuble indistinct sur la droite. Des bandes horizontales sur le plancher, verticales sur la fenêtre dessinant un quadrillage virtuel (pour une mise au carreau ?). Au-delà un vitrage faisant penser à un atelier d’artiste, et derrière les toits et murs de Paris. Si l’artiste ne le disait pas dans le titre, rien ne permettrait d’indiquer que nous sommes dans le studio du photographe.

Mais le peintre éprouve le besoin de nous le dire. Était-il dans le studio du photographe, à dessiner pendant que celui-ci travaillait ? Il a forcément terminé ce tableau à son atelier, on imagine assez mal la jeune danseuse poser longtemps dans cette position. L’art doit il être expression de la réalité ? Question vieille comme la peinture elle-même à laquelle les réponses sont multiples : art idéalisé et lisse des néo-classiques contre réalisme d’un Courbet, le « je peins ce que je vois » d’un Manet, l’art comme expression d’une « Idea » intérieure à l’esprit du peintre dès la fin de la Renaissance et le Maniérisme ? Toutes ses réflexions ont été bouleversées avec l’apparition de la photographie en 1822 et sa diffusion après 1850. On sait maintenant le tournant pris par la peinture au XXe siècle.

Degas lui-même est devenu photographe en 1895-96 et ses pastels postérieurs doivent beaucoup à ces monotypes. Mais avant ? On sait que Degas cherchait en peinture à capturer le mouvement, celui des ballets ou des chevaux ! Est-il fasciné par cette invention qui permet de fixer la pose du modèle ?

Retrouvez la vie et les œuvres de Degas dans sa biographie par Paul Jamot, avec plus de 200 reproductions, chez VisiMuZ.

Signalons pour finir qu’Antoine Terrasse (1928-2013), petit-neveu de Pierre Bonnard, a consacré un livre à « Degas et la photographie », Denoel, 1983.

08/06/2016

Photo wikimedia commons Edgar_Germain_Hilaire_Degas_020 licence CC-PD-Mark UsrEloquence

Coin de plage à Ramsgate, Berthe Morisot

Coin de plage à Ramsgate, 1875, Berthe Morisot

Coin de plage à Ramsgate, 1875, hst, 38 x 46 cm, Berthe Morisot, collection particulière, restée dans la famille de l’artiste.

Quoique son attirance pour Berthe fût très importante, Édouard Manet était déjà marié.

Son jeune frère Eugène eut l’heureuse initiative de demander la main de Mlle Morisot pendant l’été 1874, alors que les familles Manet et Morisot se trouvaient en villégiature à Fécamp. Le mariage a lieu dans l’intimité le 22 décembre et les jeunes mariés partirent en voyage de noces en Angleterre à l’été 1875. Berthe peignit beaucoup à Wight ou comme ici à Ramsgate, à l’embouchure de la Tamise.

Mais était-ce à Ramsgate, ou à Cowes (île de Wight) ? Les experts en débattent toujours.

Le biographe de Berthe, Armand Fourreau, parle de son « talent de peintre des élégances mondaines ». et ajoute : « Coin de plage à Ramsgate … une simple étude, est une page vibrante de lumière mais d’une lumière adoucie et comme voilée légèrement par une brume matinale de chaleur : sur une eau mollement clapotante se balancent, à l’ancre, vapeurs et voiliers dont les fins gréements prestement tracés du bout du pinceau rayent la bande horizontale d’un ciel opalin étalant sa délicate teinte gris de perle au-dessus de la douce émeraude de la mer et du sable gris tendre de la plage où passent d’amusants petits personnages témoignant de l’écriture la plus vive et la plus spirituelle du pinceau, comme cette élégante lady portant robe à tournure avec corsage noir bordé de galons blancs et arborant un chignon d’or surmonté d’un petit chapeau de paille claire, ou cette autre jeune femme, vêtue d’un costume rose et coiffée d’un canotier blanc, qui s’avance un peu plus loin. » À retrouver chez VisiMuZ, bien sûr !

15 ans après Boudin à Deauville et Trouville, Berthe Morisot peint la femme élégante, en plein air, en se souciant de la mode.

Nous ne sommes plus aujourd’hui très sensibles aux aspects de la mode vestimentaire du XIXe siècle, parce que nous ne l’avons pas connue, mais les amateurs de l’époque étaient très attentifs au respect des usages et des modes. Madame Morisot, par son milieu et son extrême sensibilité, était à même de leur offrir la crême de la crème (« The cream of society »).

Photo Courtesy The Athenaeum, rocsdad

Jeune femme aux seins nus, Pierre-Auguste Renoir

Jeune femme aux seins nus, Pierre-Auguste Renoir

Jeune femme aux seins nus, ca 1882 pastel sur papier, 64 x 50,5 cm, Pierre-Auguste Renoir, Ordrupgaard.

Nous vous faisons profiter d’une découverte récente. Ce pastel sur papier de Renoir fait partie de la collection d’Ordrupgaard, un délicieux musée à quelques kilomètres de Copenhague.

Pour ceux qui ont suivi la vie de Renoir (racontée par Ambroise Vollard, parue chez VisiMuZ Éditions, à retrouver ici), ce pastel se situe au retour de son premier voyage en Italie. C’est une époque charnière, Renoir a découvert Raphaël et va changer sa manière. Bientôt il commencera sa période dite « ingresque » ou « aigre ».

En 1881, il a visité Venise, Florence, Rome, Naples et Capri (où il a peint Aline Charigot, avec qui il est parti en voyage et qui deviendra sa femme, dont nous avons parlé ici). À Rome, Renoir a été particulièrement touché par les fresques de la villa farnésine (à retrouver dans la monographie de Raphaël, qui vient de paraître chez VisiMuZ) et par la Fornarina (palais Barberini).

Quand il rentre à Paris, il adopte progressivement une ligne plus définie. On parlerait aujourd’hui de « ligne claire ». Il s’agit encore de portraits très individualisés et non encore de « types » tels qu’on les retrouvera après 1895.

Ici le modèle est sans doute Marie-Clémentine Valadon, ou Maria, son nom de modèle. Marie-Clémentine deviendra plus tard Suzanne. Maria sera un peu plus tard le modèle de Danse à Bougival (1882, Museum of Fine Arts, Boston) et de Danse à la ville (1883, musée d’Orsay).

Pendant ces années 1882-1884, Maria et Aline se sont livrées à une lutte féroce pour garder le cœur du peintre. On sait qu’Aline a gagné. Elle a donné un fils (Pierre) à Auguste en 1885 puis l’a épousé en 1890. Marie-Clémentine a gardé à partir de là une rancune sévère à l’égard de Renoir.

21/05/2016

Photo VisiMuZ

Marée basse à Varengeville, Claude Monet

Marée basse à Varengeville, Claude Monet

Marée basse à Varengeville, 1882, Claude Monet, hst, 60 x 81 cm, Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid.

Après les années noires de Vétheuil (mort de sa femme Camille, vie avec Alice et les huit enfants, manque d’argent chronique), Claude Monet et sa famille recomposée ont déménagé à Poissy en décembre 1881. À peine installé, Claude Monet part seul pour deux mois, en plein hiver, à Pourville, près de Dieppe, et va en rapporter une quarantaine de paysages, ainsi que quelques portraits et natures mortes effectués les jours de pluie.

Il y retournera le 15 juin avec compagne et enfants et louera la villa Juliette pour trois mois, mais l’effet villégiature l’empêche alors de travailler au calme. Malgré les efforts qu’ils coûtent à Monet (« ce que j’ai commencé de toiles est insensé, mais hélas sans pouvoir arriver à rien terminer » écrit-il), les paysages de 1882 sont parmi ses plus belles marines . Durand-Ruel en achètera cinquante durant l’année.

Ici la composition est très solide, très géométrique, un triangle sur la droite partagé entre falaise et estran, le ciel et le sable qui se partagent presque symétriquement le reste de la toile. Mais c’est naturellement la lumière et les nuances de couleurs qui surprennent, puis attirent et finalement envoûtent.

06/05/2016

Photo The Athenaeum licence PD-Art Usr kohn1fox

Devant la psyché, Berthe Morisot

Devant la psyché, Berthe Morisot

Devant la psyché, 1890, h.s.t., 55 x 46 cm, Berthe Morisot, collection particulière.

Vers 1890, Berthe a peint plusieurs scènes de femme à sa toilette. Un thème particulièrement ancré dans la vie moderne, cher aussi à Degas, et pour lequel elle suit le conseil d’Edmond Duranty (La Nouvelle Peinture, 1876) : « peindre son modèle de dos, et être en rupture avec les règles du passé ». Le décor est celui de son appartement de la rue Weber.

Bien que le tableau soit toujours dans une collection privée, il est vite devenu célèbre. La psyché, grand miroir sur deux axes et que l’on peut incliner à volonté, est un meuble emblématique de la fin du XIXe. Zola par exemple en fait mention dans Nana (1881).

Le nom de psyché est dérivé de celui d’une princesse de la mythologie grecque, dont la beauté excita la jalousie de la déesse Aphrodite. Celle-ci demanda à son fils Éros (Cupidon) de tourmenter Psyché mais celui-ci tomba amoureux de la belle. Aphrodite lui imposa des épreuves que Psyché, aidée des dieux, réussit. Elle fut élevée alors au rang de déesse et gagna l’immortalité. La fille de Cupidon et de Psyché est Volupté.

La touche de Berthe est reconnaissable et la plus « impressionniste » de toutes.

Un tableau à retrouver avec tous les autres dans la biographie de Berthe Morisot par Charles Fegdal, enrichie par VisiMuZ.

12/04/2016

Photo Courtesy The Athenaeum, rocsdad

Scène de plage, Edgar Degas

Scène de plage, Edgar Degas

Scène de plage, ca 1875, 47,5 x 82,9 cm, Edgar Degas, National Gallery Londres et galerie Hugh Lane, Dublin.

De Degas (1834-1917), on a souvent une vision partielle, tronquée par ses succès les plus éclatants. Les danseuses, les femmes à leur toilette, occultent certains aspects souvent brillants de son œuvre.

Notre tableau du jour date des débuts de l’aventure impressionniste mais Degas n’a jamais cessé de peindre en atelier et non en plein air. La plage est sans doute à Paris, chez lui. Qui est cette dame ? La mère de la fillette ou plus vraisemblablement sa nurse, vu son habillement. La fillette revient de la mer, elle a enlevé son costume de bain et s’est changée. La proximité de Degas avec Manet à cette époque saute aux yeux. Mais Degas, contrairement à Manet, ne connaît rien au vent, à la mer et aux bateaux (Manet était parti à dix-sept ans, en 1848, comme pilotin sur un navire-école, vers Rio de Janeiro). Sur notre tableau, Degas dessine en arrière-plan deux vapeurs dont la fumée part en sens inverse.

L’accrochage de ce tableau a une particularité. Il est partagé à moitié entre la National Gallery à Londres et la galerie Hugh Lane à Dublin, et il est exposé dans l’un ou l’autre musée par période de 6 ans.

Retrouvez Degas, ses danseuses, ses repasseuses, ses portraits d’amis, ses jockeys, ses modistes, son humour caustique dans sa biographie par Paul Jamot enrichie par VisiMuz : ici.

30/03/2016

Photo wikimedia commons Edgar_Germain_Hilaire_Degas_041 Usr : Eloquence

Portrait de Charlotte Berthier, Pierre-Auguste Renoir

Portrait de Charlotte Berthier, Pierre-Auguste Renoir

Portrait de Charlotte Berthier, 1883, hst, 92,1 x 73 cm, Pierre-Auguste Renoir, National Gallery of Art, Washington.

Un portrait de plus par Renoir, direz-vous ! Même s’il est très fin et délicat, avec ce visage de la période ingresque (1883-88), ce fond qui annonce déjà la période nacrée (après 1889) et une composition solide, on peut passer devant sans rien savoir. Qui était Charlotte ?

Car l’histoire est peu connue et seulement depuis quelques années. L’absence de femme dans la vie publique de Gustave Caillebotte (1848-1894), et certaines des peintures où il représentait ses amis avaient fait conclure (un peu hâtivement) qu’il était surtout intéressé par les hommes. Mais Charlotte Berthier, de son vrai nom Anne-Marie Hagen (on ne connaît pas la raison du pseudonyme), vivait avec Gustave Caillebotte depuis le début des années 80, et restera sa compagne jusqu’à sa mort prématurée en 1894. Caillebotte écrit en 1883 dans une lettre à Monet (vente Artcurial, archives Monet, 13 décembre 2006). « Renoir est ici depuis trois semaines ou un mois. Il fait le portrait de Charlotte qui sera très joli. ». À la mort de Caillebotte, Charlotte héritera d’une rente et de la maison du Petit-Gennevilliers (sur le bassin d’Argenteuil). Elle y vivra jusqu’en 1903 avant de la vendre et de s’établir à Monaco. Caillebotte était aussi le mécène des impressionnistes et on peut penser que Renoir a mis tout son temps et son talent pour plaire à son ami et client. La timide et jolie Charlotte, qui pose ici à 25 ans, avait dix ans de moins que Gustave Caillebotte.
Caillebotte sera en 1885 le parrain de Pierre, fils de Pierre-Auguste, et Renoir sera l’exécuteur testamentaire de Caillebotte à sa mort en 1894.

Le tableau a été ensuite vendu à Alexandre Berthier (1883-1918), 4e et dernier prince de Wagram, petit-fils du maréchal Berthier (1753-1815). Alexandre n’avait, malgré son nom, rien à voir avec le modèle (qui avait, rappelons-le, pris un pseudonyme). La célèbre collection impressionniste d’Alexandre alla, après sa mort au front en 1918, à sa sœur, qui la vendit en 1929 à la galerie Knoedler de New York. La toile, vendue ensuite aux États-Unis à Angelika Wertheim Frink (millionnaire connue dans l’histoire pour ses démêlés avec Sigmund Freud) a rejoint la National Gallery of Art en 1969.

Renoir : un peintre de génie mais aussi un homme attachant, un ami fidèle, à retrouver en détail dans la biographie par Vollard, chez VisiMuZ.

20/03/2016

Photo Courtesy of National Gallery of Art, Washington

Le Port de la Rochelle, Pierre-Auguste Renoir

Le Port de la Rochelle, Pierre-Auguste Renoir

Le Port de la Rochelle, 1896, hst, Pierre-Auguste Renoir, collection particulière

La Rochelle a fait l’objet de la part de Renoir d’une véritable fascination, en particulier quand il se comparait à Corot. Nous avons évoqué une vue de la Rochelle par Corot en juillet dernier (ICI) que nous vous conseillons de lire ou relire avant de poursuivre.

Outre les déclarations de Renoir à Vollard, que nous avons lues à propos de Corot, une anecdote est révélatrice de cet amour de Renoir à « Papa Corot ».

Donc en 1896, Renoir séjourne à La Rochelle et se heurte aux difficultés de reproduire la lumière. Deux ans plus tard, il séjourne avec ses enfants et Julie Manet à Berneval, et peint un Déjeuner à Berneval, qui reprend une composition de Degas, La Leçon de danse, un tableau que Renoir avait choisi suite au legs Caillebotte et au testament de Gustave Caillebotte.

En décembre 1898, Renoir vend cette Leçon de danse à Durand-Ruel, ce que le testament lui permettait de faire. Mais le motif de cette vente était de lui permettre d’acheter une vue de La Rochelle : le coin de la cour de la commanderie par Corot. Il se déssaisissait ainsi donc d’un Degas pour acheter un petit Corot.

Degas, plus que furieux, se fâcha alors avec Renoir.

28/02/2016

Le Port de La Rochelle, Pierre-Auguste Renoir

Le Port de la Rochelle,1896, hst, 20,7 x 32,3 cm, Pierre-Auguste Renoir, collection particulière

Rochers à Port-Goulphar, Belle-Île, Claude Monet

Rochers à Port Goulphar, Belle-Île, Claude Monet

Rochers à Port-Goulphar, Belle-Île, 1886, hst, 66 x 81,8 cm, Claude Monet, Art Institute de Chicago, Wildenstein 1095

En 1886, Gustave Geffroy (1855-1926) rencontre Claude Monet à Belle-Île. De leur rencontre naît une amitié qui ne sera interrompue que par la mort. Geffroy a été l’un des fondateurs de l’académie Goncourt. Il nous a laissé quelques pages magnifiques sur son ami Monet.

« Claude Monet travaille devant ces cathédrales de Port-Domois, dans le vent et dans la pluie. Il lui faut être vêtu comme les hommes de la côte, botté, couvert de tricots, enveloppé d’un “ciré”’ à capuchon. Les rafales lui arrachent parfois sa palette et ses brosses des mains. Son chevalet est amarré avec des cordes et des pierres. N’importe, le peintre tient bon et va à l’étude comme à une bataille. Volonté et courage de l’homme, sincérité et passion de l’artiste, ce sont les caractéristiques de cette famille rustique et fine de paysagistes dont les œuvres sont l’honneur et l’originalité de l’art de ce siècle. Monet sera au premier rang dans ce groupe. Depuis 1865, toutes les colères l’ont assailli, on n’a pas ménagé les quolibets à ses toiles, il a eu à lutter contre la malveillance et l’inertie. Il est facile de prédire que les habitudes d’esprit et les appréciations changeront et qu’il en sera de Monet comme il en a été de tant d’autres méconnus et raillés. Ici, devant ces toiles d’un ample dessin, devant ces œuvres lumineuses, imprégnées par l’atmosphère, pénétrées par le soleil, où les couleurs se décomposent et s’unissent par on ne sait quelle magie d’alchimiste, devant ces falaises qui donnent la sensation du poids de la terre, devant cette mer où tout est en mouvement continu, la forme de la vague, la transparence sous-marine, les écumes nuancées, les reflets du ciel, on a l’impression qu’il est apparu dans l’art quelque chose de nouveau et de grand.

Mais ce n’est pas dans cette note griffonnée au soir d’une journée que peut être décrite et commentée cette histoire de la côte et de la mer à toutes les heures, sous tous les temps, tracée par un pinceau prestigieux. Les toiles peintes à Belle-Île seront vues à Paris. Qu’il suffise d’avoir dit l’amour profond et ému de la nature, qui fait à Claude Monet vouloir reproduire sur ces toiles les lignes qui ne changent pas et les effets fugitifs, les espaces sans bornes de l’eau et du ciel et le velours d’une motte de terre couverte de mousses humides et de fleurs desséchées. »

Avec une petite pensée pour les îliens de Belle-Ile, Houat, Hoëdic, etc. !

26/02/2016

photo wikimedia commons File:Paysage_%C3%A0_Port-Goulphar.jpg Ust Tiago Vasconcelos

Falaises à Penarth, soir, marée basse, Alfred Sisley

Falaises à Penarth, soir, marée basse, Alfred Sisley

Falaises à Penarth, soir, marée basse, 1897, hst, 54 x 65 cm, Alfred Sisley, musée national du pays de Galles, Cardiff

Alfred Sisley (1839-1899) ou le blues du peintre à l’automne de sa vie. Alfred Sisley n’a pas vraiment connu le bonheur, la souffrance a été son lot quotidien, plus ou moins forte selon les périodes, même s’il a trouvé un peu de répit dans sa maison de Moret.

En juin 1897, le geste d’un mécène, François Depeaux, industriel à Rouen, lui permet de revoir l’Angleterre de ses parents (lui est né à Paris). M. Depeaux a invité le peintre à l’accompagner à Londres puis il lui paya un séjour de 4 mois au pays de Galles en lui achetant d’avance quelques paysages. Alfred est accompagné de sa compagne de toujours Eugénie Lescouezec et de leur fille Jeanne. Il en profite pour se marier le 5 août à Cardiff (attention : wikipedia à la suite de François Daulte, indique qu’il s’était marié en 1866, nous avons, avec d’autres, corrigé ces éléments). Ces quatre mois sont un répit avant la fin. Sa femme décèdera d’un cancer le 8 octobre 1898 et il la suit le 29 janvier 1899.

Ses lettres montrent que pendant son séjour il n’avait rien perdu de son enthousiasme devant le « motif ». Il cherche toujours à étudier les effets de la lumière entre le sable et l’eau, et, sur ce tableau, les effets de la lumière du soleil rasant le soir. Les tons pastel évoquent des moments de grande sérénité.

Lorsqu’il expose ses toiles du Pays de Galles à la fin 1897, la presse en parle… enfin, pourrions-nous dire ! Nous avons retrouvé cet article, et les tableaux qui à l’époque étaient évoqués, sans être illustrés.

Ainsi le commentaire de notre tableau du jour (par un journaliste et critique resté inconnu), le troisième parmi les œuvres exposées, était le suivant.

« Je ne peux quitter cette falaise de Penarth, étudiée sous ses aspects les plus variés avec un souci aussi scrupuleux des spectacles de la nature, sans arrêter le lecteur à la troisième toile la représentant au soleil couchant. L’air est maintenant lavé et limpide : le soleil a brillé tout le jour ; le soir venu, son grand disque d’or a disparu derrière l’horizon en ne laissant sur l’eau somnolante et dans le ciel qu’un ton rose, assez vif, mais bien près de s’abolir dans l’ombre vespérale où les phares de la côte s’allument. La grève s’assombrit et déjà la falaise où la nuit va descendre se prépare au sommeil. Ainsi est, pour la troisième fois, représentée cette attirante falaise de Penarth.

Aucune description ne saurait donner l’idée de la façon dont ce peintre a exprimé les trois aspects si différents de ce même paysage. …/… Seul, il possède ce grand et tout premier art de donner un intérêt à des épisodes si disparates de la vie même des choses. Ne serait-ce pas une coquetterie d’artiste de laisser au spectateur peu fortuné le regret de ne pouvoir acquérir toute la collection d’un paysage surpris dans trois atmosphères si différentes ? »

En cette année 97, quelques centaines de francs suffisaient pour acheter un Sisley. 14 ans plus tard, l’Inondation à Port-Marly atteignait 43 000 francs à la vente Camondo. Mais Sisley n’en a jamais profité.

Les 200 autres tableaux de Sisley sont à retrouver ICI.

16/01/2016

Photo Courtesy The Athenaeum, roscdad.

Jour de pluie, Boston, Childe Hassam

Jour de pluie, Boston, Childe Hassam

Jour de pluie, Boston, 1885, hst, 66,2 x 122 cm , Childe Hassam, Toledo Museum of Art, Toledo (OH)

En cette année 1885, Childe Hassam (1859-1935) habitait à Boston avec sa jeune femme Kathleen Maud. Il habitait au 282, Colombus Avenue, au sud de la ville. Il aimait le côté urbain du quartier, à l’époque très nouveau aux États-Unis. « La route était entièrement recouverte d’asphalte, et je pensais souvent qu’elle était jolie lorsqu’elle était mouillée et luisante, qu’elle reflétait les passants et les véhicules de passage. » a-t-il alors déclaré.

Le reflet des briques et du ciel sur l’eau donne une teinte rosée à toute la scène. Le peintre arrive également à mettre de l’humidité dans l’air et la pluie trouble l’atmosphère (par exemple dans les personnages du second plan). À cette époque, Hassam n’est pas encore le leader de l’impressionnisme américain qu’il va devenir, qui va saturer ses toiles de lumières et de contrastes. La touche ici est aussi plus classique, proche des réalistes. Bien évidemment, la critique bostonienne a violemment critiqué ce tableau lors de sa présentation, la soi-disant banalité du sujet empêchant que cette peinture soit de l’art.

Deux ans auparavant, Hassam a séjourné en France et il a eu le temps de voir et d’apprécier le nouveau Paris créé par le baron Haussmann, avec ses perspectives urbaines dont la municipalité de Boston s’est aussi inspirée. Mais il nous paraît vraisemblable que l’idée de la composition lui est venue d’un autre tableau, celui-là par Gustave Caillebotte.

Rue de Paris, temps de pluie avait été présenté à la 3e exposition impressionniste en avril 1877. Sans avoir de certitude, il nous paraît vraisemblable que Childe Hassam l’ait vu durant son séjour à Paris.

Rue de Paris, temps de pluie, Gustave Caillebotte

Rue de Paris, temps de pluie, 1877, hst, 212,2 x 276,2 cm, Gustave Caillebotte, Art Institute de Chicago, Chicago (IL)

La présence dans les deux tableaux des lampadaires à gaz ancre les compositions dans la modernité. De même, dans les deux cas, la répétition de bâtiments identiques introduit un rythme particulier. Comme chez Caillebotte, le cadrage chez Hassam est asymétrique, une audace qui rompt avec le parallélisme classique, mais la scène apparaît moins figée chez Hassam que chez Caillebotte. Le trait moins net, moins « ligne claire » chez Hassam fait que ce dernier nous apparaît plus classique et moins révolutionnaire que Caillebotte. Mais le charme de notre tableau du jour tient aussi aux reflets nacrés de l’asphalte.

Si le tableau de Caillebotte est immense, invitant le spectateur à se confronter avec des personnages de même taille que lui, le cadrage chez Hassam est également très particulier, introduisant une vision panoramique, très loin des canons de l’époque pour la peinture de paysage (une toile P50 mesurerait 81 x 116 cm alors que nous sommes ici à 66 x 122 cm).

Childe Hassam, amoureux de Paris, va y retourner dès l’année suivante pour y vivre 3 ans.

06/01/2015

photos wikimedia commons

1 – Gustave_Caillebotte_-_Paris_Street;_Rainy_Day_-_Google_Art_Project.jpg Usr DcoetzeeBot
2 – Childe_Hassam_-_Rainy_Day,_Boston_-_Google_Art_Project.jpg Usr INeverCry