Nuit étoilée sur le Rhône, Vincent van Gogh

Vincent arrive en Arles en février 1888. Dès son arrivée, il va se préoccuper de transcrire sur une toile la nuit et ses effets. Il commence par en parler d’abord dans une lettre à son frère Théo puis à Émile Bernard. En septembre il met à exécution ses projets en peignant d’abord une Terrasse de café au « ciel constellé d’étoiles » et à « l’immense lampe jaune qui illumine la terrasse ».

Van Gogh Café-Terrasse de la place du Forum à Arles, le soir

Café-Terrasse de la place du Forum à Arles, le soir, 1888, hst, 81 x 65,5 cm, V. van Gogh, musée Kroller-Müller, Otterlo

Van Gogh, Nuit étoilée sur le Rhône

Nuit étoilée sur le Rhône, sept.1888, hst, 72,5 x 92 cm, V. van Gogh, musée d’Orsay, Paris

Puis il va créer cette Nuit étoilée en septembre 1888. Dans sa lettre du 29 septembre (T543) à Théo, Vincent écrit : « Un ciel étoilé peint la nuit même sous un bec de gaz. Le ciel est bleu-vert, l’eau est bleu de roi, les terrains sont mauves. La ville est bleue et violette, le gaz est jaune, et des reflets sont or roux et descendent jusqu’au bronze-vert. Sur le champ bleu-vert du ciel, la Grande Ourse a un scintillement vert et rose, dont la pâleur discrète contraste avec l’or brutal du gaz. Deux figurines colorées d’amoureux à l’avant-plan. »

Par rapport au Café-terrasse, les couleurs y sont plus subtiles (le jaune de chrome y est moins prégnant) et à cette époque Vincent a encore toute sa tête.

Quand il peindra plus tard, enfermé à Saint-Rémy sa Nuit étoilée (MoMA, New York) avec les cyprès et les spirales lumineuses qui ont fait sa gloire, son esprit ne sera plus le même, malgré les périodes de rémission.

Les tableaux du jour sont plus calmes et sereins, peut-être aussi grâce à ce couple d’amoureux.

La vie et les tableaux de Vincent sont à retrouver ICI.

10/11/2015

Photos wikimedia commons
1) File:Van_Gogh_-_Terrasse_des_Caf%C3%A9s_an_der_Place_du_Forum_in_Arles_am_Abend1.jpeg Usr Mefusbren69
2)Starry Night Over the Rhone Usr Stephantom

Renoir, Nini et la bourgeoisie parisienne

Renoir, Nini et la bourgeoisie parisienne dans les années 1875-1879


Épisode 1 : Renoir et Nini gueule de raie.
Épisode 2 : Le jardin de la rue Cortot.

Épisode 3 : Renoir et la bourgeoisie parisienne dans les années 1875-1879.


Vers 1875, Renoir décide, afin de mieux vendre ses toiles, de se spécialiser comme « peintre de figures » et il va s’efforcer de pénétrer la bourgeoisie parisienne afin d’obtenir des commandes d’une part, de lui vendre des tableaux déjà réalisés d’autre part. Il fut aidé en cela par l’éditeur Georges Charpentier, pour qui son frère Edmond travaillait, et surtout par sa femme Marguerite, dont le salon mondain était « le rendez-vous de tout ce que Paris comptait de célébrités » (Renoir, par Vollard, chapitre ). Renoir, même s’il a encore du mal à vivre, va rencontrer là tous ses clients des années à venir. Les commandes sont des tableaux qui seront accrochés dans un cadre déjà défini. Ils peuvent donc être plus ou moins importants en taille. Les autres sont en général de petit ou moyen format, plus faciles à vendre. Les quatre portraits ci-dessous de Nini font partie de cette 2e catégorie. Un cinquième, qui représente seulement sa tête, se trouvait dans les années 1980 dans une collection suisse (1876, 27 x 22 cm, F215)

Renoir, Jeune Fille au chat

Jeune fille au chat, hst, 55 x 46 cm, 1876, P.A. Renoir, National Gallery of Art, Washington (DC), F214

Renoir, Profil blond (Portrait de Nini Lopez)

Profil blond (Portrait de Nini Lopez), 26 x 22 cm, P.A. Renoir, collection particulière, F256

Ce petit portrait a été vendu chez Christie’s à Londres le 25 juin 2002 pour 501,650 £ (751,973 $). Nini est vêtue d’un corsage noir et blanc, avec un noeud vert et un catogan noir dans les cheveux.

Renoir Portrait de Nini Lopez,

Portrait de Nini Lopez, 1876, 54,5 x 38 cm, P.A. Renoir, musée André Malraux (MUMA), Le Havre, F257

On retrouve la même tenue que dans le tableau précédent.

Renoir L’Ingénue (Nini Lopez)

L’Ingénue (Nini Lopez), ca 1877, hst, 55 x 46 cm, P.A. Renoir, Sterling and Francine Clark Art Institute, Williamstown (MA) F269

Parfois le thème était choisi avec le commanditaire, et le peintre se permettait alors des formats plus importants.

Renoir, La Sortie du conservatoire

La Sortie du conservatoire, 1877, hst, 187,3 x 117,5 cm, fondation Barnes, Philadelphie, F266

Nini est au premier plan à gauche. Ce tableau a été réalisé pour le compositeur et musicien Alexis Emmanuel Chabrier (1841-1894). Les dimensions importantes du tableau s’expliquent par le fait qu’il s’agit d’une commande. À cette époque, il est vraisemblable que Renoir n’aurait pas pris le risque d’un tel format sans s’assurer auparavant du débouché. Dans la monographie de Vollard, Renoir évoque ce tableau « peint dans le jardin de la rue Cortot ».

Renoir, Le Premier Pas

Le Premier Pas, 1877-80, 111 x 81 cm, collection particulière, F396

Ce tableau, longtemps daté de 1880 et maintenant daté plutôt de 1877, est semble-t-il, le dernier dans lequel apparaît Nini.

Georges Rivière termine l'évocation de Nini par les lignes suivantes.

« Le rêve de cette bonne mère ne se réalisa pas. Nini s'éprit d'un cabotin du théâtre Montmartre qui jouait le rôle de Bussy dans la Dame de Montsoreau – le grand succès de Montmartre – et l'épousa. »

– “Ma fille nous a déshonorés !” s'écria -t-elle, lorsque se produisit cette catastrophe. »

Après son mariage, Nini ne va plus poser pour le peintre. Remarquons qu’aucun des tableaux pour lesquels Nini a posé ne représente de nu. Mais à cette époque, Renoir pour ses nus, depuis devenus très célèbres, faisait poser un autre modèle, Margot, qui fut aussi sa maîtresse et (presque) sa compagne durant quelques années, que nous évoquons plus longuement dans la biographie de l’artiste.

Nini n'est plus modèle et la carrière de Renoir est lancée. Sa clientèle fortunée devient plus abondante, il côtoie le Tout-Paris. Ses prix vont (enfin) commencer à monter. La suite… sort du cadre de notre article.


Fin des aventures de Nini Lopez, modèle de Renoir. Si vous avez aimé un peu, vos « j'aime », partages et commentaires nous le montrent. Mais si vous avez aimé beaucoup, vous aurez encore plus de plaisir à lire la monographie de Renoir parue chez VisiMuZ. Nous comptons sur vous.



Crédits Photos
8 - Courtesy The National Gallery of Art, Washington (DC)
9 - non illustré
10 - Courtesy wikiart.org
11 - Photo VisiMuZ
12 - wikimedia commons Pierre_Auguste_Renoir_La-sortie_du_Conservatoire.jpg Usr Rlbberlin
13 - Courtesy The Athenaeum, rocsdad
14 - Courtesy wikiart.org

Renoir et Nini gueule de raie 2

Cet article est la suite de celui paru hier( ICI). Une fois la série terminée, les différents articles seront fusionnés.

2. Renoir dans le jardin de la rue Cortot

En 1875, Renoir réalise Mère et enfants (Frick Collection, New York), vraisemblablement dans un jardin public de Montmartre. Ce portrait lui est payé 1200 Francs et va lui permettre de franchir un palier. À cette époque, il souhaite peindre Le Moulin de la Galette

Renoir : « C’était bien compliqué : les modèles à trouver, un jardin… J’eus la veine d’obtenir une commande qui m’était royalement payée : le portrait d’une dame et de ses deux fillettes, pour 1200 francs. Je louai alors, à Montmartre, une maison entourée d’un grand jardin, à raison de 100 francs par mois ; ce fut là que je peignis Le Moulin de la Galette, La Balançoire, La Sortie du Conservatoire, Le Torse d’Anna… »

Le jardin de la rue Cortot devient alors un nouvel atelier qui permettra à Renoir ses plus beaux effets de lumière. Nini a posé pour plusieurs des tableaux de cette époque, changeant de rôle comme le font les actrices. Le jardin reçoit à la belle saison famille et amis : Edmond Renoir, Georges Rivière, Paul Lhôte passent presque quotidiennement.

Renoir, La Songeuse (Pensive)

La Songeuse ou Pensive, 1875, huile sur papier sur toile, 46 x 38,1 cm, Virginia Museum of Fine Arts, collection Paul Mellon, F169

Curieusement, alors que Renoir était célibataire (Lise Tréhot l’a quitté en 1872), la mère de Nini ne semble pas trop inquiète de la voir poser chez l’artiste.

Georges Rivière raconte :

« Nous ne connaissions à peu près rien de la vie de Nini. Elle n’avait pas de père. L’homme qui vivait avec sa mère, son « beau-père » selon l’euphémisme pudique de Montmartre, était prévôt dans une salle d’armes et l’on disait qu’il veillait jalousement sur la vertu de la jeune fille. La mère avait l’allure d’une ouvreuse de petit théâtre, – c’était peut-être du reste sa profession. Elle venait de temps en temps chez Renoir sous le prétexte de s’informer de la conduite de sa fille à l’égard du peintre et, chaque fois, elle lui disait en manière de confidence son inquiétude, sur l’avenir de Nini.

“Pensez-vous, monsieur Renoir,” soupirait-elle, “à quel danger elle est exposée ? Une jolie fille comme elle est bien difficile à garder ! Voyez-vous, il faudrait qu’elle ait un protecteur sérieux, un homme rangé qui assurerait son avenir. Je ne rêve pas pour elle d’un mylord ni d’un prince russe, je voudrais seulement qu’elle ait un petit intérieur tranquille. Tenez, il lui faudrait quelqu’un qui la comprendrait, un homme comme vous, monsieur Renoir”, ajoutait-elle en s’en allant. »

Renoir, La Couseuse

La Couseuse, 1875, hst, 65 x 55 cm , P. A. Renoir, collection particulière, F191

Ce tableau a été vendu le 08/11/1995 chez Sotheby’s, New York (lot 43) pour 2,400,000 dollars.

On sent nettement sur ces tableaux l’influence du plein-air par l’éclaircissement de la palette de Renoir.

Renoir, Nini dans le jardin

Nini dans le jardin (Nini Lopez), 1875, hst, 61,9 x 50,8 cm, P. A. Renoir, Metropolitan Museum of Art, New York, F188

La Jeune Fille au banc, Renoir

La Jeune Fille au banc, 1875, hst, 61 x 50 cm, P. A. Renoir, collection privée, F189

Ces deux tableaux ont été peints dans le jardin de la rue Cortot.

Suite… et fin demain : Renoir, Nini et la bourgeoisie parisienne entre 1875 et 1879 !

Crédits Photos
4 – wikimedia commons File:Pierre-Auguste_Renoir_-_Pensive_(La_Songeuse).jpg Usr Rlbberlin
5 – Courtesy The Athenaeum, rocsdad
6 – wikimedia commons Pierre-Auguste_Renoir_-_Nini_in_the_Garden.jpg Usr Boo-Boo Baroo
7 – Courtesy The Athenaeum, rocsdad

Nini gueule de raie et Pierre-Auguste Renoir

Chez VisiMuZ, nous essayons de comprendre la personnalité des peintres, au-delà de leurs œuvres.

Les compagnes des artistes, leurs modèles, leurs amis, leurs commanditaires, les lieux dans lesquels ils ont vécu et voyagé construisent un ensemble qui permet de mieux comprendre la fascination que leurs œuvres peuvent exercer sur nous.

Dans la biographie enrichie de Renoir parue chez VisiMuZ (ici), nous évoquons longuement par exemple Lise, Nini, Margot, Ellen, Angèle, Maria (Suzanne Valadon), Aline, Jeanne, Gabrielle, La Boulangère, Dédé, Madeleine, etc.

Mais le site VisiMuZ est aussi un complément à nos ouvrages, afin de vous faire découvrir des œuvres particulières, ou en prenant un autre angle que celui choisi par l’auteur des monographies.

Nous avons choisi d’évoquer Nini Lopez, surnommée peu élégamment « gueule-de-raie », un des modèles préférés de Renoir entre 1874 et 1878. Elle apparaît pour la première fois sur le tableau La Loge en 1874. Même si le peintre était discret sur ses modèles, elle a été identifiée depuis dans pas moins de 14 tableaux (source Joconde).

Pour mieux comprendre la chronologie, nous avons indiqué pour chaque tableau son numéro d’ordre dans le catalogue Fezzi[1], par exemple ci-après F120.

Nous avons retrouvé ces 14 tableaux et allons les regarder avec vous, le temps d’une promenade en trois temps dans la vie de Renoir entre 1874 et 1879.

1. Entrée en scène de Nini Lopez. (ici),
2. Renoir et le jardin de la rue Cortot. (à paraître)
3. Renoir et la bourgeoisie parisienne dans les années 75-79. (à paraître)

1. Entrée en scène de Nini Lopez

Renoir, La Loge

La Loge, 1874, hst, 80 x 63,5 cm, Pierre-Auguste Renoir, institut Courtauld, Londres, F120

Sur ce tableau, les modèles sont Edmond Renoir, le frère du peintre, et Nini au premier plan.

Georges Rivière[2], ami de Renoir, a évoqué Nini :

« Entre 1874 et 1880, Renoir eut pour modèle habituel une jolie fille blonde qu’on appelait Nini. C’était le modèle idéal : ponctuelle, sérieuse, discrète, elle ne tenait pas plus de place qu’un chat dans l’atelier où nous la trouvions encore lorsque nous y arrivions. Elle semblait s’y plaire et ne se pressait pas, la séance terminée, de quitter le fauteuil où elle se tenait penchée sur un travail de couture ou lisant un roman déniché dans un coin ; telle enfin qu’on la voit dans un grand nombre d’études de Renoir. »

Ce tableau est devenu historique puisqu’il a figuré à la première exposition impressionniste de 1874. Il a ensuite été acheté à l’artiste par le père Martin (1875) pour 425 Francs. Il se caractérise par une lumière et une intensité chromatique très forte, révolutionnaires à cette époque encore marquée par le « noir bitume ».

Le thème de la loge de théâtre a été très utilisé à cette période. Après Daumier, ce sont Renoir, Degas, Mary Cassatt, Vallotton qui nous ont donné chacun leur vision. Nous avons publié il y a quelque temps un exemple par Mary Cassatt en 1879 (ici). Au XIXe siècle, la salle n’était pas comme aujourd’hui plongée dans l’obscurité, et les spectateurs pouvaient lire le texte de la pièce ou encore regarder leur voisins. Cette jeune femme est ici l’archétype de la jolie parisienne à la mode, aux bijoux somptueux, mise en valeur par l’éclairage au gaz. Elle est à la fois spectatrice et spectacle pour les autres spectateurs. Ce trait est accentué par l’attitude en arrière-plan de son compagnon, qui regarde ou plutôt mate avec ses jumelles en direction des corbeilles et galeries occupées par d’autres jolies spectatrices.

Il existe une variante beaucoup plus petite de cette toile, en mains privées, qui est certainement une étude préparatoire (F119).

Renoir – La Loge (étude), 1874

La Loge(étude), 1874, hst, 27 x 21 cm, Pierre-Auguste Renoir, vente Sotheby’s Londres, 5 février 2008, F119

Cette étude avait fait partie de la dramatique vente des impressionnistes en 1875 à Drouot, dans laquelle les peintres n’avaient même pas couvert leurs frais. Elle a été vendue à Londres, chez Sotheby’s, le 5 février 2008. En raison de la parenté du tableau avec la toile précédente, et malgré sa petite taille, la vente a atteint la somme de 7,412,500 £ avec les frais (soit plus de 10 M. euros) pour une estimation allant de 2,5 à 3,5 M. £.

Par rapport à la vision de cette jolie jeune femme, en accord avec la description de Rivière, on comprend d’autant moins ce surnom de « gueule de raie », qui décrit dans l’argot du temps une femme vieille et laide.

Renoir, Portrait de Nini gueule-de-raie

Portrait de Nini gueule de raie, 1874, Pierre-Auguste Renoir, hst, 61 x 48 cm, collection particulière, F134


Dans cette troisième toile, on sent bien la filiation avec les tableaux précédents. Est-il aussi, comme l’a suggéré François Daulte, une étude pour La Loge ? Ce portrait est resté en France (à Biarritz) jusqu’en 2001, avant de partir aux États-Unis. En 2008, donc avant la folie mégalomane sur le marché de l’art que l’on vit depuis, il a été vendu chez Sotheby’s à New York le 3 novembre pour 5,570,500 $.

À suivre… demain !

[1]. Catalogue E. Fezzi & J. Henry, Tout l’œuvre peint de Renoir, période impressionniste, 1869-1883, Paris, 1985
[2]. repris dans la monographie par Vollard, enrichie par VisiMuZ, ici.

Photos
1- wikimedia commons Pierre-Auguste_Renoir,_La_loge_%28The_Theater_Box%29.jpg Usr Luestling
2 – Courtesy The Athenaeum, rocsdad
3 – Courtesy The Web Gallery of Impressionism

Amedeo Modigliani, Nu couché les bras ouverts

Amedeo Modigliani, Nu couché, les bras ouverts

Nu couché, les bras ouverts ou Nu rouge, 1917, ex-collection Gianni Mattioli, Milan, catalogue Ceroni n° 198.

Il s’agit d’une toile de dimensions somme toutes assez modestes : 60 × 91,5 cm, qui vient de défrayer la chronique. Le 9 novembre 2015 au soir à New York, Christie’s a mis aux enchères ce nu pour une estimation de 100 millions de dollars. Il provient de la collection de la famille Mattioli à Milan. Gianni Mattioli l’avait acquis en 1949 et il est resté ensuite chez ses descendants jusqu’à ce jour.

Avec un prix de 170,4 millions de dollars (auxquels il faut ajouter les frais, pour un total de 179,4 millions de dollars), il devient la 2e œuvre d’art la plus chère du monde adjugée en vente publique.

Il fait partie de la série de nus réalisée en 1917 et exposée brièvement à la galerie Berthe Weill en décembre 1917.

Berthe Weill (1865-1951) était « une minuscule créature à binocles et chignon gris jaune », nous dit le poète André Salmon. En 1917, elle se met d’accord avec Léopold Zborowski pour organiser la première exposition personnelle et exclusive de Modigliani. Le vernissage est fixé au 3 décembre.

Cette année-là, Modigliani a réalisé la plupart de ses nus (environ 20 sur les 30 nus de son œuvre). Il a rencontré Jeanne Hébuterne en avril 1917, s’est installé avec elle en juillet rue de la Grande-Chaumière. Zborowski était inquiet. La production d’Amedeo s’en ressentait. Allait-il être prêt pour l’exposition ? Fin novembre, 30 toiles étaient prêtes, dont 15 nus.

Le catalogue est précédé d’un texte du poète Blaise Cendrars.

Sur un portrait de Modigliani.

Le monde intérieur.

Le cœur humain avec ses dix-sept mouvements de l’esprit.

Le va-et-vient de la passion.

Selon Christian Parisot, le dessin qui se trouvait sur l’affiche d’annonce de l’exposition chez Berthe Weill est un portrait de Jeanne Hébuterne.

exposition berthe weill modigliani 1917

Berthe a mis deux nus en vitrine un peu avant l’ouverture de l’exposition. Ils ont été vus par quelques badauds, dont le commissaire de police du quartier. Quand le vernissage débute, tous les amis du peintre sont là. Mais, soudain, c’est le tohu-bohu. Une foule vocifère devant la vitrine. Puis deux gendarmes entrent dans la galerie et demandent à parler au propriétaire. Ils annoncent que la préfecture de police ordonne la fermeture immédiate de l’exposition et la saisie des nus pour « intolérables outrages aux mœurs » (André Salmon). Berthe Weill est emmenée aux commissariat. Les scellés sont posés sur la porte. L’exposition n’aura duré que trois heures.

Il est vraisemblable que la manière du peintre soit à l’origine de cette condamnation. En coupant les bras et les jambes de ses modèles, il focalisait l’attention sur le torse, et le rendait ainsi pornographique aux yeux d’un public ignorant.

Peu de temps après l’évènement, l’écrivain et poète Francis Carco (1886-1958) publie une tribune et apostrophe les lecteurs :

« Lors d’une récente exposition de Modigliani, les portraits, autant que les nus, qu’il a jetés tout à trac sur des draps de hasard, suffisent à ennoblir son art. Si celui-ci vous blesse par son cynisme et l’emploi d’une palette qu’il résume à deux ou trois tons aveuglément choyés ; s’il déforme par souci d’atteindre à la définition de la grâce ; s’il immole pour créer et si rien ne l’intéresse que la nuance, après le rythme ou cette secrète architecture du mouvement qui déplace les lignes, n’êtes-vous point choqués de votre lenteur à saisir les rapports subtils de la sensibilité de ce peintre avec l’objet même de son culte ? »

Après la mort du peintre en janvier 1920, Francis Carco va publier en 1924 Le Nu dans la peinture moderne. Il écrit alors :

« Ce qui distingue Modigliani des autres maîtres du nu, c’est qu’il n’a pas de “manière” déterminée pour peindre la chair. Au roulis des formes, aux gammes de chaleur et de sang, on reconnaît un Rubens ; un Renoir, à la nourriture colorée de l’épiderme. Seul le style d’ensemble annonce Modigliani. …/… Il est impossible, lorsqu’on a pu longuement admirer une figure nue de Modigliani, de regarder sans rire les académies scolaires poncées et froides – voire quelques toiles de musée qu’il est encore de bon ton de louer : les corps en baudruche, le seins en pièces montées, les fesses en gelée tremblante. Car dans les tièdes buées de son œuvre, l’artiste a fait palpiter toutes les ivresses des mystères, les saveurs, les frissons, les moiteurs, les ondulations. Un souffle s’exhale de ses nus, le souffle même de la vie. »

Notre tableau, objet de la bataille d’enchères du 9 novembre 2015, a été récupéré en 1917 par Zborowski, puis vendu au collectionneur Jonas Netter. Il est parti ensuite en Italie le 2 octobre 1928 chez Riccardo and Cesarina Gualino à Turin, est resté en Italie chez différents collectionneurs avant de rejoindre la collection Mattioli en 1949.

Au-delà de sa beauté et de son charme, la toile réunissait tous les ingrédients d’un record. Elle est née avec un parfum de scandale (rapporté ci-dessus), est restée dans la même collection depuis 66 ans, et a été réalisée par un peintre qui n’a produit dans sa courte vie que 340 tableaux environ.

Les journalistes nous apprennent que le tableau aurait été acquis, après une bataille d’enchères de 9 minutes, par un homme d’affaires et milliardaire chinois, Liu Yiqian, né en 1963, président de la société d’investissement Sunline.

10/11/2015

• article de presse sur la vente du 9 novembre, voir par exemple ici
Retrouvez tous les livres numériques enrichis de VisiMuZ, les anecdotes, les reproductions de tableaux : ICI

Photos wikimedia commons
affiche File:Amedeo-Modigliani-berthe-weill-first-oneman-exhibition-nudes-1917-paris.jpg Usr AxelHH
tableau File:Amedeo_Modigliani_012.jpg Usr Eloquence

Le Bain du cheval rouge, Petrov-Vodkin

Le Bain du cheval rouge, Petrov-Vodkin

Le Bain du cheval rouge, 1912, Kuzma Petrov-Vodkin, Galerie Tretyakov, Moscou

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Au XXe siècle il y a eu deux sortes de peintres russes : ceux qui ont émigré avant ou en 1917 (Chagall, Sonia Delaunay, Gontcharova, Jawlensky, Kikoïne, Pougny, Soutine, etc.) ou qui ont continué à vivre ailleurs après 1917 (El Lissitsky, Malevitch) et les autres. Les seconds, restés à Moscou ou à Saint-Pétersbourg n’ont pas eu malgré tout leur talent la reconnaissance internationale des premiers. Parmi eux Kuzma Petrov-Vodkin (1878-1939).

Entre 1901 et 1910, on le trouve à Munich et Paris, à Rome et au Sahara. Symboliste à ses débuts, influencé par Puvis de Chavannes, il tente dans les années 10 une synthèse entre les mouvements expressionnistes (Blau Reiter, Brücke) et les icônes et l’âme russe. Après 1917, il se consacre de plus en plus à la nature morte, avant d’arrêter de peindre au début des années 30 à cause de problèmes de santé. Peintre peu en phase avec l’art soviétique stalinien, il est vite oublié après sa mort pour revenir sur le devant de la scène depuis une trentaine d’années. Ses œuvres ne sont que dans des musées russes ou des collections particulières.

Le tableau du jour a eu un immense succès lors de sa présentation au Salon de Moscou en 1912. Certains éléments empruntent aussi au futurisme italien. La palette du peintre ne comprenait à cette époque que les trois couleurs dites primaires. La toile du fait de sa dominante rouge devint en 1917 l’un des symboles de la révolution bolchévique. Le tableau était venu à Paris en 2005 pour une exposition à Orsay. À ne pas oublier si vous allez à Moscou, Petrov-Vodkin est un peintre rare, pour « happy few » !

10/11/2015

Photo wikimedia commons : Bathing of a Red Horse,Petrov-Vodkin Usr : Ivanaivanova

Le lion, ayant faim…, Douanier Rousseau

Le lion, ayant faim… Douanier Rousseau

Le Lion, ayant faim, Henri Rousseau (dit le douanier), fondation Beyeler, Bâle.

Le premier paysage tropical de Rousseau

En 1891, Henri, dit le douanier, Rousseau (1844-1910), réalise un premier tableau de jungle Tigre dans une tempête tropicale ou Surpris ! en 1891. Refusé au Salon officiel, il l’expose au Salon des Indépendants. La plupart des critiques attaquent avec virulence alors ce « dessin d’enfant » à l’exception notable d’un jeune peintre et critique d’art suisse, un certain Félix Vallotton (cette histoire est bien sûr à retrouver en détail avec toutes les autres dans la biographie de Vallotton, chez VisiMuZ).

Agacé par les critiques, meurtri dans son ego de peintre, Rousseau va ignorer ce thème durant 10 ans. Puis l’envie est décidément trop forte et il va réaliser plus de 20 toiles dites « de jungle » mais dont le vrai motif est son amour de la botanique.

La végétation

La nature qu’il présente provient des dioramas du Jardin des Plantes. Il reconstitue le fond de ses jungles feuille à feuille, reconstruisant l’espace en jouant sur la taille des feuilles et utilisant des dizaines de nuances de vert différentes, dont tous les experts reconnaissent la cohérence des accords chromatiques. Le peintre Ardengo Soffici, qui a vu peindre[*] Henri, témoigne que Rousseau comptait le nombre de nuances de verts qu’il distribuait sur la toile, en en posant un seul à la fois et en nettoyant sa palette entre deux tons différents.

Le lion, ayant faim…

[cliquez sur la photo pour l’agrandir dans un nouvel onglet, pour mieux l’apprécier]

Le tableau du jour est le deuxième de la série des années 1904-1910. Rousseau l’a exposé au Salon d’Automne 1905 à Paris. On a du mal à comprendre le pourquoi de ce format gigantesque (200 x 301 cm). Les animaux sont nombreux : panthère, lion, antilope, mais aussi au centre une chouette tenant dans son bec un lambeau de chair, et plus à gauche un autre oiseau et quelque chose qui ressemble à un singe.

Rappelons le titre complet du tableau, que Rousseau avait intitulé pour le catalogue de l’exposition : Le lion, ayant faim, se jette sur l’antilope, la dévore. La panthère attend avec anxiété le moment où, elle aussi, pourra en avoir sa part. Des oiseaux carnivores ont déchiqueté chacun un morceau de chair de dessus le pauvre animal versant un pleur ! Soleil couchant.

Devant un tel titre, il n’est pas surprenant que les Surréalistes aient admiré Rousseau ou encore que Robert Combas (1957-) se soit lui aussi vraisemblablement inspiré du douanier pour ses titres de tableaux à rallonge.

Les Fauves et Rousseau

Alors qu’il était méprisé 15 ans avant, Rousseau va, entre 1905 et sa mort en 1910, faire partie de l’avant-garde, et être admiré par Delaunay, Apollinaire, Picasso, Braque, Léger. En 1905, eu égard à cette notoriété grandissante, mais aussi certainement à la taille du tableau, incasable ailleurs sur les cimaises, les organisateurs du Salon donnent à Rousseau la place d’honneur pour ce Lion, ayant faim…

Dans la même exposition, et dans une salle voisine (n° VII) se trouvent un buste (réalisé par un certain Marque que l’histoire de l’art a oublié) dans le goût de la Renaissance, mais surtout des toiles de Matisse, Marquet, Derain, Manguin, Camoin, aux couleurs pures et flamboyantes. Louis Vauxcelles, un critique d’art du « Gil Blas », un quotidien de l’époque, sort courroucé et fait paraître le 17 octobre 1905 un article intitulé « Donatello chez les fauves », titre qu’il explique en écrivant à propos du buste en marbre de style Renaissance : «  La candeur de ce buste surprend au milieu de l’orgie de tons purs : c’est Donatello chez les fauves.  »

Le Fauvisme est né. Ironie de l’histoire, Rousseau n’était pas un de ces « fauves » même si le lion et la panthère de son tableau ont certainement inspiré en partie le titre de l’article de Vauxcelles.

Cette toile est maintenant une des pièces maîtresses de la collection permanente de la Fondation Beyeler, à Riehen, près de Bâle. Elle a fait l’objet, récemment, d’une restauration importante, commentée ici

[*] Ardengo Soffici , Trenta artisti moderni italiani e stranieri, 1950, p 82.

Dim : 200 x 301 cm
Photo wikimedia commons File:Rousseau-Hungry-Lion.jpg Usr Scewing

La Danseuse, Gustav Klimt

La Danseuse, Gustav Klimt

La Danseuse, 1916-18, Gustav Klimt, collection particulière, Paris.

Klimt (1862-1918) est un artiste fascinant. Après le conformisme de ses années de jeunesse, il invente de nouvelles voies sous l’influence des néo-impressionnistes français (Van Gogh et Bonnard pour les couleurs, Cézanne, Gauguin) puis des cubistes et de Matisse, ainsi que de la décoration japonaise. Après sa période dorée (1903-1908), il conçoit une synthèse nouvelle tant dans ses paysages que dans ses portraits.

Erich Lederer (1896-1985), fils des amis de Klimt, August et Serena Lederer, spoliés lors de la seconde guerre mondiale, a été une source précieuse pour les biographes de Klimt. Ainsi, Erich a indiqué que ce portrait avait été peint sur une toile réutilisée par l’artiste, qui lui avait déjà servi pour un portrait. Notez les motifs orientaux, caractéristiques de cette période, ainsi que les fleurs. La pose, avec les seins découverts, introduit un érotisme qui ajoute un charme supplémentaire. Ce procédé a été utilisé à plusieurs reprises par l’artiste durant cette période, par exemple dans le Portrait de Wally (Wally Neuzil, la sulfureuse compagne du non moins sulfureux Egon Schiele), ou Les Amies, deux tableaux brûlés en 1945 avec la collection Lederer, ou encore La Dame à l’éventail (collection particulière, Vienne)

Enfin, on pourra remarquer le guéridon et le tapis à motifs géométriques, placés verticalement au mépris de toute perspective, des motifs et une position qui sont manifestement sous influence cubiste.

07/11/2015

Dim 180 x90 cm
Courtesy wikiart.org

Le Bateau-atelier, Claude Monet

06112015-Monet-Bateau

Le Bateau-atelier, 1874, Claude Monet, musée Kröller-Müller, Otterlo.

En 1871, Manet a trouvé à Monet une maison à Argenteuil. Claude emménage en décembre et il habitera là jusqu’en 1874. Il déménagera alors à quelques mètres pour la maison rose aux volets verts du 21 boulevard Saint-Denis (actuel boulevard Karl-Marx), qui existe toujours.

Depuis 1851, le train arrivait ici en 15 minutes depuis la gare Saint-Lazare. Par rapport à un Paris dont la population avait doublé en cinquante ans, Argenteuil avait tous les avantages pour Monet  : la nature, l’eau et la proximité. La nature s’était déjà fortement transformée cependant. Si le petit bras de la Seine, le long de l’île Marande, illustrait une nature inchangée, le bassin montrait sur ses rives comme sur l’eau tous les aspects de la civilisation moderne (cheminées d’usine, ponts, péniches, voiliers, vapeurs, aviron, etc.). Monet, peintre de la modernité, va surtout dépeindre les aspects modernes (trains, voiliers) mais idéalisera le site dans ses tableaux en masquant les aspects qui lui déplaisent. L’Argenteuil que dépeint Monet est, selon le mot de Paul Hayes Tucker, « une cour de récréation urbaine pour citadins »[*].

Pour être plus proche de la nature, Claude a fait modifier un bateau en atelier, afin de lui permettre une présence au milieu de ses motifs préférés. Contrairement à certaines idées reçues, la peinture de Monet est alors très intellectuelle, le peintre regarde ses motifs au travers du cadre de la porte de son bateau, adaptant le décor à l’idée qu’il a imaginée (voir Alberti, et son ouvrage De Pictura, paru en 1436). L’idée du bateau-atelier lui avait été soufflée par Charles François Daubigny (1817-1878), qui avait fait construire le sien, baptisé Botin en 1856, et naviquait au demeurant beaucoup plus loin que Claude Monet.

Très vite le bateau où, dit Monet, il a juste assez de place pour installer son chevalet, se transforme le soir en salon d’été pour les amis. Renoir et Manet se retrouvent là avec Monet et sa femme Camille. Caillebotte fera la connaissance de Monet au début de 1876 et les rejoindra au printemps. Ce n’est donc pas Caillebotte l’architecte naval, qui construisit ce bateau (contrairement à ce qui est évoqué parfois). On compte plusieurs tableaux représentant le bateau-atelier, mais tous de 1874 à 1876. Monet fera encore référence à ce bateau dans une lettre de 1884 (« il est en réparation »), puis plus rien. Il a sans doute fini pourri entre deux eaux. Notons aussi qu’à l’été 1876, Monet a rencontré Alice Hoschedé et que la terre a de nouveaux arguments pour le retenir.

Une réplique du bateau-atelier a été construite en 1990 et est perdue (elle-aussi) depuis 2002. Si vous avez des informations sur ce sujet, elles seront transmises avec diligence !

06/11/2015

[*] TUCKER Paul H., Monet à Argenteuil, Paris, Éditions du Valhermeil, 1990, p. 24.
Dim 50 x 64 cm
Photo wikimedia commons File:Claude_Monet_The_Studio_Boat.jpg Usr Arz1969

Crique avec voilier, Camille Pissarro

Crique avec voilier, Camille Pissarro

Crique avec voilier, 1856, Camille Pissarro, collection particulière.

La vie de Camille Pissarro (1830-1903) n’est pas aussi linéaire qu’elle peut sembler de prime abord. On connaît le patriarche d’Éragny, le père de huit enfants qui vivait comme un petit bourgeois désargenté, qui a peint Paris, la campagne d’Île-de-France et de Picardie. Étant né de parents français à Saint Thomas aux Antilles, il y a grandi. Il était de nationalité danoise (Saint Thomas est devenue plus tard territoire des États-Unis en 1917) et l’est resté toute sa vie. Il était aussi un tenant de l’anarchie. Fils de marranes, baptisé, il s’est proclamé athée et libre-penseur.

Ce fils de bourgeois avait gardé de son enfance aux îles, un goût très fort de la liberté. Nul doute que s’il avait eu plus d’argent pour voyager (et aussi un peu moins d’enfants) il nous aurait enchanté avec des tableaux de contrées lointaines, comme son ami et élève Gauguin.

En témoigne le tableau du jour. Il s’agit d’une œuvre de jeunesse (il a vingt-six ans). Il vient d’arriver à Paris et peint de mémoire les paysages qu’il vient de quitter. Avant son arrivée sur le sol français, il a effectué un séjour de deux ans au Venezuela duquel il a rapporté quelques toiles, il a travaillé un an à son retour dans l’entreprise familiale avant de décider de se consacrer définitivement à l’art et de partir pour Paris. Il n’est plus jamais retourné sur le continent américain.

Ce tableau a été vendu à New York en 2012 pour 530 000 dollars.

05/11/2015

Dim 35 x 53 cm
Photo wikimedia commons Camille_Pissarro_-_Crique_avec_voilier_(1856) licence CC-PD-Mark Usr Botaurus

Tête de femme (au chignon), Amedeo Modigliani

Tête de femme (au chignon) Amedeo Modigliani

Tête de femme (au chignon), 1911-1912, Amedeo Modigliani, collection Merzbacher, Zürich

On connaît mieux le Modigliani peintre que le sculpteur. Et pourtant ! Que serait-il advenu de son œuvre si sa santé délicate ne lui avait interdit de continuer à sculpter ? En effet, sa tuberculose, jamais réellement soignée, s’aggravait avec la poussière de la pierre qu’il était amené à respirer. Mais revenons au début.

En 1909, Modi a passé l’été à Livourne avec Brancusi. Il l’a emmené à Carrare voir la taille du marbre. Des témoins de l’époque auraient aussi vu Modigliani jeter une nuit des sculptures dans le canal des Hollandais à Livourne.

À son retour à Paris, Amedeo ne veut être rien d’autre qu’un sculpteur. L’année suivante, il trouve un atelier de sculpteur à Montparnasse à « La Ruche ».
Adolphe Basler (1878-1949) était un écrivain et critique d’art franco-polonais, qui a fréquenté Amedeo dès 1909. Son Modigliani paraît en 1931 à Paris, il y raconte les débuts parisiens de l’artiste [N.B. : nous avons respecté le texte originel].

« La sculpture nègre le hantait et l’art de Picasso le tourmentait. C’était le moment où le sculpteur polonais Nadelmann[*] exposait ses oeuvres à la galerie Druet[**]. Le principe de la décomposition sphérique dans les dessins et les sculptures de Nadelmann précéda, en effet, les recherches ultérieures de Picasso cubiste. Les premières sculptures de Nadelmann, qui émerveillaient Modigliani, furent pour lui un stimulant. Sa curiosité vers les formes créées par les Grecs archaïques et vers la sculpture khmère, que l’on commençait à connaître dans le milieu des peintres et des sculpteurs ; et il s’assimila beaucoup de choses, tout en réservant son admiration à l’art raffiné de l’Extrême-Orient et aux proportions simplifiées dans les sculptures nègres.

Pendant plusieurs années, Modigliani ne fit que dessiner, tracer des arabesques rondes et souples, rehausser à peine d’un ton rosé les contours élégants de ces nombreuses cariatides, qu’il se promettait toujours d’exécuter en pierre. Et il acquit un dessin très sûr, très mélodieux, en même temps d’un accent personnel, d’un grand charme, sensible et plein de fraîcheur. Puis, un jour, il se mit directement dans la pierre figures et têtes. Il ne tint le ciseau que jusqu’à la guerre, mais les quelques sculptures qui restent de lui laissent entrevoir plus qu’un soupçon de ses grandes aspirations. Il affectionnait les formes sobres, mais non pas tout à fait abstraites dans leur concision schématique.

L’époque où Modigliani suivit sa vocation de sculpteur fut une époque heureuse pour lui. Son frère, en lui accordant quelques subsides, lui permit de travailler tranquillement. S’il buvait et tombait souvent dans des états inquiétants, la chose demeurait sans conséquence.
Il se remettait vite au travail, car il aimait son métier. La sculpture fut son unique idéal et il fonda sur elle de grands espoirs. Je puis dire que je ne l’ai vraiment apprécié qu’à cette période de sa vie. »

Les sculptures de Modigliani sont donc en nombre très faible (25 numéros). Nous vous laissons apprécier aujourd’hui celle qui est la numéro IX, en grès.

Mais les fantasmes des uns et des autres sur ces sculptures ont aussi créé en 1984 un canular fabuleux. On avait retrouvé les sculptures de Modi en draguant le canal des Hollandais à Livourne. La mystification éclata bientôt et le scandale fut immense (détails sur wikipedia).

[*] Elie Nadelman (1882 Varsovie -1946 Riverdale (NY)), a vécu à Paris de 1904 à 1914 avant d’émigrer aux États-Unis. Longtemps oublié, il a été redécouvert et ses sculptures se trouvent aussi bien au Metropolitan Museum qu’au MoMA à New York. voir wikipedia (en anglais)
[**] 1909.

04/11/2015

Dimensions inconnues, photo VisiMuZ ©

Hermine au chemisier rouge, Jules Pascin

Hermine au chemisier rouge, Jules Pascin

Hermine au chemisier rouge, 1909, Jules Pascin, collection particulière.

Julius Mordecai Pincas (1885-1930), qui utilisera un anagramme de son nom de naissance, a grandi en Bulgarie. Après avoir fréquenté un temps les expressionnistes allemands (dont l’influence est perceptible dans sa peinture avant 1914), il arrive en 1905 à Paris. Il rencontre Hermine David (1886-1970), femme-peintre comme lui, en 1907 et elle devient sa compagne… En 1914, comme il est natif de Bulgarie, nation alliée de l’Allemagne, il doit partir de France et il rejoint Brooklyn. Hermine le rejoint l’année suivante. Ils prendront la nationalité américaine et se marieront en 1918 avant de rentrer en France en 1920.

Jules Pascin était un « très bon peintre et il était ivre, constamment, délibérément ivre, et à bon escient. » nous dit Ernest Hemingway dans Paris est une fête. Son érotisme était débridé dans la vie comme dans sa peinture. Marié avec Hermine, il eut aussi avant la guerre une aventure avec Lucy Krohg. Elle aussi s’est mariée pendant la guerre mais les amants se retrouvent en 1920 et leur liaison durera cette fois jusqu’au suicide de Jules en 1930. Hermine et Lucy se connaissaient, posaient même parfois ensemble pour le peintre. Nous avons choisi ici un tableau très sage, l’œuvre de Pascin faisant la part belle au beau sexe qui l’obsédait. « Pourquoi, disait-il, une femme est-elle considérée comme moins obscène de dos que de face, pourquoi une paire de seins, un nombril, un pubis sont-ils de nos jours encore considérés comme impudiques, d’où vient cette censure, cette hypocrisie ? De la religion ? ». Certains parlent du peintre aux 365 modèles.

Dans ce tableau de 1909, on sent encore très nettement l’influence de l’expressionnisme allemand (Macke ou Kirchner par exemple).

Hermine ne s’est pas remariée après la mort de son mari. Elle lui a survécu jusqu’en 1970 et a continué à peindre et à illustrer des livres jusqu’à sa mort. Le fils de Lucy, Guy Krohg sera l’héritier d’Hermine.

03/11/2015

Dim : 154,9 x 115,6 cm Photo courtesy The Athenaeum, Usr rocsdad