La Modiste, Mlle Margouin, Henri de Toulouse-Lautrec

<i>La Modiste, M<sup>lle</sup> Margouin</i>, Toulouse-Lautrec

La Modiste, Mlle Margouin, 1900, hsp, 61 x 49,3 cm Henri de Toulouse-Lautrec, musée Toulouse-Lautrec, Albi

Le tableau du jour nous renvoie à un imaginaire d’une richesse exceptionnelle.

L’environnement

Le Paris de la Belle Époque est celui de l’élégance et de la mode. Pour habiller ces dames, les boutiques de modes sont indispensables. On n’en compte pas moins de 2400 dans Paris à l’orée du XXe siècle.

La vie de Lautrec

En 1899, Lautrec a été interné dans la clinique du docteur Sémelaigne à Neuilly de la fin février au 17 (ou avant le 20) mai pour alcoolisme. Une fois sorti, il est toujours accompagné de l’amiral Viaud chargé de l’empêcher de boire. Ses amis cherchent aussi à le distraire pour le faire penser à autre chose. Ils l’entraînent dans les maisons de couture autour de la rue de la Paix.

Le modèle

L’une de ces maisons de couture est tenue par Renée Vert, la maîtresse du peintre et graveur Adolphe Albert. La modiste ici représentée serait Louise Blouet, dite d’Enguin, employée et mannequin chez Renée Vert (d’après les témoignages d’époque de Maurice Joyant entre autres). Sa chevelure rousse a été certainement pour beaucoup dans le choix de Lautrec de son modèle. Le peintre depuis les années 80 ne conçoit ses modèles féminins que roux.

Le tableau est souvent également appelé Mlle Margouin, un margouin étant à cette époque un mannequin en argot.

La composition et le tableau

Le moins que l’on puisse dire est que le thème de la modiste a eu beaucoup de succès en peinture entre 1880 et 1914. On peut rapprocher notre tableau de Chez la modiste par Renoir en 1878 (Fogg Art Museum, Harvard), par Manet en 1881 (San Francisco), par Paul Signac en 1885 (fondation Bührle, Zurich), de nombreux tableaux d’un Degas qui impliquait souvent Mary Cassatt dans ses compositions (par exemple Chicago, Met, MoMA, SLAM, etc..), d’une modiste d’Éva Gonzalès en 1877 (Chicago), de Félix Vallotton en 1894. Le début XXe siècle ne sera pas en reste avec Macke, Kirchner ou encore Picasso.

Pourtant, Lautrec, qui avait si souvent défrayé la chronique, nous donne ici un tableau extrêmement classique, un chef d’œuvre de clair-obscur que n’aurait pas renié Rembrandt. Mais il n’a pas oublié les leçons de la théorie des couleurs et, pour accentuer la lumière, baigne la chevelure rousse et les tons chauds du bois dans une débauche de vert. Mlle Blouet est représentée de profil, les chapeaux faisant comme l’ombre de sa tête et sa coiffure.

Louise a inspiré à Lautrec l’un de ses dernières passions. Hors de sa présence, il l’appelait Croquesi-Margouin. « Croquez-y » lui conseillaient ses amis. Pour réaliser son tableau, il a utilisé un panneau de bois, loin du carton dont il usait le plus souvent.

Et comme souvent, il transforme ici ce qui n’était au départ qu’un portrait individuel en une célébration plus universelle de la féminité et de l’élégance.

Le musée Toulouse-Lautrec, à qui le tableau a été légué par Maurice Joyant, donne une explication beaucoup plus politiquement correcte. Croquesi viendrait selon le musée de croquer, esquisser. Hmm ! Vous y croyez, vous ?

30/12/2015

photo Courtesy The Athenaeum, rocsdad

La Baigneuse blonde, Pierre Auguste Renoir

La Baigneuse blonde, Auguste Renoir

La Baigneuse blonde, 1882, Pierre Auguste Renoir, Pinacoteca Agnelli, Turin.

En 1881, Renoir voyage. Il a commencé deux ans avant avec l’Algérie, puis l’année suivante à Guernesey, avant de partir avec sa compagne Aline Charigot pour l’Italie. Ils annoncèrent à cette occasion à leurs deux familles qu’ils s’étaient mariés alors qu’il ne le feront que… neuf ans plus tard. Aline a posé à Capri et le tableau originel est maintenant dans la collection du Clark Institute (près de Boston). Renoir avait réalisé en rentrant à Paris une réplique, qu’il vendit à Gaston Gallimard, et qui arriva beaucoup plus tard dans la collection de Giovanni et Marella Agnelli.

Aline est ici dans toute la flamboyance de ses 22 ans, son compagnon en a 41. Renoir vient d’aller voir les vénitiens, les florentins et les romains. Sa manière en est toute perturbée et il va donner une plus grande importance au dessin dans les années à venir (manière « ingresque » ou « aigre »), en tout cas pour les premiers plans. La réplique diffère de l’original par le traitement du fond qui devient ici une ébauche de paysage, au service d’une débauche de couleur.

Il est plus facile d’aller voir ce tableau à Turin qu’à Williamstown. La Pinacothèque Agnelli est un endroit incroyable dans les étages supérieurs d’une ancienne usine Fiat (le Lingotto) et surtout au-dessus d’un centre commercial. Et avant ou après le shopping, il suffit de prendre un ascenseur pour se retrouver avec Renoir(entre autres).

Quelques compléments sur la Pinacoteca Agnelli sur le blog VisiMuZ ICI

Pour en savoir plus sur Renoir et retrouver les tableaux qu’il a peints à cette époque, retrouvez sa biographie par Ambroise Vollard avec 200 reproductions,ICI.

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28/12/2015

Photo wikimedia commons Renoir_-_La_baigneuse_blonde.jpg Usr Rlbberlin

Réunion de famille en juillet au verger, Théo van Rysselberghe

Réunion de famille en juillet au verger, Théo van Rysselberghe

Réunion de famille en juillet au verger, 1890, hst, 115,5 x 163,5 cm, Théo van Rysselberghe, musée Kröller-Müller, Otterloo

Lorsque Georges Seurat établit en 1883-84 les principes du divisionnisme, il est bientôt rejoint par Signac, Cross et en Belgique Théo van Rysselberghe (1862-1926). Il importe cette technique en Belgique après avoir vu Un après-midi sur l’île de la Grande-Jatte (Seurat, Art Institute of Chicago), à Paris en 1887. Mais cette technique est pour lui d’abord un moyen : « La division, la teinte pure, je ne les ai jamais considérées comme un principe d’esthétique, moins encore comme une philosophie, mais bien et uniquement comme un moyen d’expression. Dès que ce moyen me semble incomplet, ou pour mieux dire ma pensée, tyrannique, je modifie mon outil. » (lettre à Paul Signac, 1896). Ce sera d’ailleurs la raison de sa brouille avec Signac en 1898.

Rysselberghe, sensible à la lumière, s’établit au Lavandou après 1900 et il y mourra en 1926. Les thèmes de l’artiste sont ceux des artistes impressionnistes : les portraits, la famille, les scènes intimistes, la maison, le jardin, la campagne, la mer, les nus féminins. Ses couleurs ont gardé leur fraîcheur originelle (contrairement aux peintures de Seurat par exemple) et cela donne des tableaux très plaisants. Évoluant dans un milieu d’intellectuels et d’écrivains (par exemple Maurice Maeterlinck, Émile Verhaeren ou encore André Gide, qui sera le père de l’enfant de la fille de Théo), l’artiste est le trait d’union avec le milieu des peintres français. Notre tableau du jour date de la meilleure période de l’artiste. Il a assimilé la leçon de Seurat mais n’hésite pas à s’en défaire pour une touche plus large, et un résultat très convaincant.

26/12/2015

Photo wikimedia commons : Rysselberghe_anagoria.JPG Usr anagoria

Te Tamari No Atua, Nativité (Le Fils de Dieu), Paul Gauguin

Te Tamari No Atua, Nativité (Le Fils de Dieu), Paul Gauguin

Te Tamari No Atua, Nativité (Le Fils de Dieu), 1896, huile sur toile, 96 x 129 cm, Paul Gauguin, Neue Pinakothek, Munich, GW541 S371

Dans l’histoire de l’art européen, lorsque l’on évoque la Naissance de Jésus, ce sont souvent des images de nombreux peintres de la Renaissance italienne qui nous viennent à l’esprit, de Giotto au Corrège. Au deuxième rang, viennent les Primitifs flamands (Christus, Memling, Gérard de saint Jean, etc.). Il est plus rare chez les peintres de traiter ce thème au XIXe siècle.

Notre tableau du jour date de 1896, époque du 2e et dernier voyage de Gauguin. Il est reparti de Paris le 3 juillet 95 et arrivé à Tahiti le 9 septembre. Il partira pour les Marquises en 1901.

En 1896, son état de santé est très mauvais. Il souffre de sa cheville brisée dans une rixe à Pont-Aven en 1894, l’eczéma s’installe sur ses jambes, enfin la syphilis contractée avant son départ de France affaiblit son état général. Il passe les mois de juillet et août à l’hôpital de Papeete.

La composition correspond à une période de retour de Gauguin vers des sujets issus de l’Ancien et du Nouveau Testament. Il peint à la même époque un Joseph et la femme de Putiphar (São Paulo) et un Autoportrait près du Golgotha (São Paulo également). Le fond du tableau à droite avec le bœuf des évangiles apocryphes est repris d’un Intérieur d’étable, du peintre Octave Tassaert (1807-1874), qui était dans la collection de Gustave Arosa, le tuteur de Paul lorqu’il était jeune.

Le contexte religieux est souligné par la présence des auréoles sur la tête de la jeune mère et du bébé.

Le motif central au second plan est repris d’un autre tableau Bé Bé, Nativité tahitienne (musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg), peint peu de temps auparavant. L’enfant serait l’un de ceux que Gauguin a eus à Tahiti, né en 1896.

Bé Bé (La Nativité tahitienne)

Bé Bé (La Nativité tahitienne), 1896, huile sur toile, 67 x 76,5 cm, Paul Gauguin, musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, GW540 S370

Gauguin durant cette période se laisse parfois aller au mysticisme. Il commence d’écrire une étude sur l’Église catholique et les Temps modernes, une critique de la vision de Dieu par les prêtres et les philosophes. Il écrit par exemple « Dieu n’appartient pas au savant, au logicien. Il est aux poètes, au Rêve. Il est le symbole de la beauté, la Beauté même ». Il réfléchit déjà à sa grande toile de 1897 : Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ?

25/12/2015

Photos
1 wikimedia commons : Gauguin_-_Te_Tamari_no_Atua_%28Son_of_God%29.jpg Usr Boo-Boo Baroo
2 wikimedia commons : File:Paul_Gauguin_061.jpg Usr Eloquence

Overschie au clair de lune, Johan Barthold Jongkind

Overschie au clair de lune, Johan Barthold Jongkind

Overschie au clair de lune, 1871, 22 x 27,5 cm, Johan Barthold Jongkind, Rijksmuseum, Amsterdam.

Jongkind (1819-1891) comme Vincent van Gogh plus tard, a eu une double culture en passant plus de temps en France qu’aux Pays-Bas. Pensionnaire du roi dès 1845, il perd sa pension en 1853 du fait de sa vie dissolue à Paris. Comme l’écrit Monet à Boudin en 1856 « Vous savez aussi que le seul bon peintre de marines que nous ayons, Jongkind, est mort pour l’art ; il est complètement fou. Les artistes font une souscription pour pourvoir à ses besoins. ». Mais heureusement pour lui, Jongkind va dans un premier temps être soutenu par ses amis d’un dévouement sans faille , puis rencontrer en 1860 Joséphine Fesser, qui sera l’amour de sa vie et prendra soin de lui jusqu’à sa mort. Ses derniers voyages en Hollande, à Overschie, chez une tante qui y possédait une maison, en 1869, vont être remplacés par des voyages, dans la Nièvre, en Dauphiné, ou dans le sud de la France.

Le tableau du jour est donc peint en atelier à Paris à partir des croquis et aquarelles réalisés sur place. Le motif du clocher d’Overschie est récurrent dans son œuvre. Quant aux bateaux, son biographe Paul Colin évoquait « des bateaux conçus, compris et représentés comme un morceau d’arabesque dans un paysage et non point à la façon d’Isabey comme un sujet très précis qu’on peut fouiller et décrire à l’infini ».

On comprend immédiatement en le regardant l’influence que Jongkind a pu avoir sur Monet, qui le côtoya dans les années 1850. Monet disait de Jongkind : «  C’est à lui que je dois l’éducation définitive de mon œil… »

19/12/2015

Photo wikimedia commons Johan_Barthold_Jongkind_-_Overschie_bij_maneschijn.jpg Usr Ophelia2

Jeune femme noire aux pivoines, Frédéric Bazille

Deux tableaux peints peu avant le départ pour la guerre de l’artiste et sa mort à Beaune-la-Rolande le 28 novembre 1870. Bazille avait retrouvé à cette occasion l’un des modèles de La Toilette (musée Fabre) et a réalisé deux versions de ce tableau que nous vous présentons ci-dessous. Les couleurs sont particulièrement étudiées et permettent d’admirer des compositions chatoyantes et très réussies.

Jeune femme noire aux pivoines, Bazille

Jeune femme noire aux pivoines, 1870, hst, 60,3 × 75,2 cm, Frédéric Bazille, 1-musée Fabre Montpellier.


Jeune femme noire aux pivoines, Frédéric Bazille

Jeune femme noire aux pivoines, 1870, hst, 60 x 75 cm, Frédéric Bazille, 2-National Gallery of Art, Washington (DC).

Ces deux tableaux portent les numéros 59 et 60 dans le catalogue raisonné établi par François Daulte. C’est l’occasion de dire quelques mots sur la notion de catalogue raisonné. Il s’agit d’un travail scientifique important, réalisé après la mort de l’artiste. Son auteur commence par répertorier tous les tableaux connus de l’artiste, puis cherche à les classer par ordre de création en se basant sur l’ensemble des éléments accessibles factuels (correspondance, journal personnel, expositions, articles de presse, témoignages de la famille et des amis, etc.) et stylistiques. Certains éléments peuvent parfois apparaître près de cent ans après la mort de l’artiste : ainsi la date de mariage d’Alfred Sisley (à retrouver dans la monographie qui paraît en janvier chez VisiMuZ) ou l’existence de 2 enfants de Renoir avec Lise Tréhot (découverts en 2002).

Le catalogue raisonné de Renoir avait été commencé par François Daulte, mais il n’a pu le finir avant sa mort en 1998. Il a été achevé en 2015 et compte 4 654 peintures. Celui de Sisley comptait 884 numéros dans sa première version en 1959. La deuxième est en cours d’élaboration. Et celui de Frédéric Bazille, toujours par le même François Daulte compte … 65 tableaux.

Il est donc plus fréquent lors de visites au musée ou d’expositions de contempler un Renoir qu’un Sisley, et beaucoup mais alors beaucoup plus facile que de voir un tableau de Bazille (70 fois plus de Renoir que de Bazille). 15 d’entre eux sont à Montpellier (musée Fabre), 6 à Orsay, 1 à Grenoble, 1 à Beaune-la-Rolande (45) et 1 en Suisse (Winterthur). Pour le reste, en dehors des collections particulières, c’est plutôt aux États-Unis (Atlanta, Washington, New York, Chicago, Minneapolis, Dallas, Pasadena, etc.) que cela se passe.

Entre ces 2 tableaux, nous préférons quant à nous la version de Washington, qui se réfère explicitement à l’Olympia de Manet, peinte 7 ans auparavant, et s’adresse plus directement au spectateur. Et vous, quelle version préférez-vous ?

18/12/2015

Fabre : photo wikimedia commons Usr : Rvalette
Washington : photo Courtesy National Gallery of Art

Vahine no te Tiare (Tahitienne avec une fleur), Paul Gauguin

Le texte du jour est extrait de la biographie de Gauguin par Charles Morice parue chez VisiMuZ Éditions.

Charles Morice cite à cet endroit un texte qu’il a co-écrit avec Gauguin (Noa-Noa) et donne la parole à Gauguin. Notre tableau du jour est lié à cette histoire.

Tahitienne avec une fleur, Paul Gauguin

Vahine no te Tiare (Tahitienne avec une fleur), 1891, 70,5 x 46,5 cm, Ny Carlsberg Glyptothek, Copenhague, catalogues raisonnés S243 W420.

Nous sommes en juillet ou août 1891. Gauguin vient d’arriver quelques semaines plus tôt à Tahiti.

« J’essayais de travailler : notes et croquis de toutes sortes. Mais le paysage, avec ses couleurs franches, violentes, m’éblouissait, m’aveuglait. J’étais toujours incertain, je cherchais, je cherchais… C’était si simple pourtant, de peindre comme je voyais, de mettre sans tant de calcul, un rouge près d’un bleu ! Dans les ruisseaux, au bord de la mer, des formes dorées m’enchantaient : pourquoi hésitais-je à faire couler sur ma toile toute cette joie de soleil ?

Ah ! Vieilles routines d’Europe ! Timidités d’expression de races dégénérées !

Pour m’initier au caractère si particulier d’un visage tahitien, je désirais depuis longtemps faire le portrait d’une de mes voisines, une jeune femme de pure extraction tahitienne. Un jour, elle s’enhardit jusqu’à venir voir dans ma case des photographies de tableaux[*]…/…

Pendant qu’elle examinait curieusement quelques compositions religieuses des primitifs italiens, je me hâtai, sans qu’elle me vit, d’esquisser son portrait.

Elle s’en aperçut, fit une moue fâchée, dit nettement :

Aïta (non) !

Et se sauva.

Une heure après, elle était revenue, vêtue d’une belle robe, le tiare à l’oreille. Coquetterie ? Le plaisir de céder, parce qu’on le veut, après avoir résisté ? Ou le simple attrait, universel, du fruit défendu, se le fût-on interdit soi-même ? Ou, plus simple encore, le caprice, sans autre mobile, le pur caprice dont les Maories sont si coutumières ?

Je me mis sans retard au travail, sans retard et avec fièvre. J’avais conscience que mon examen de peinture comportait une prise de possession physique et morale du modèle, comme une sollicitation tacite, pressante, irrésistible.

Elle était peu jolie, selon nos règles esthétiques.

Elle était belle.

Tous ses traits concertaient une harmonie raphaëllique par la rencontre des courbes, et sa bouche avait été modelée par un sculpteur qui sait mettre dans une seule ligne en mouvement toute la joie et toute la souffrance mêlées.
Je travaillais en hâte, me doutant bien que cette volonté n’était pas fixe, en hâte et passionnément. Je frémissais de lire dans ces grands yeux tant de choses : la peur et le désir de l’inconnu ; la mélancolie de l’amertume, expérimentée, qui est au fond du plaisir ; et le sentiment d’une maîtrise de soi, involontaire et souveraine. De tels êtres, s’ils se donnent, semblent nous céder : c’est à eux-mêmes qu’ils cèdent. En eux réside une force contenue de surhumaine, ou peut-être de divinement animale essence.

Maintenant, je travaillais plus librement, mieux… »

Lorsque le mythe s’en mêle, les prix s’envolent. Notre tableau avait été en fait précédé de l’esquisse ci-dessous, toujours en mains privées, et c’est d’elle dont parle Gauguin plus haut quand il écrit : «  Je travaillais en hâte. »

Tête de tahitienne (La Fleur qui écoute) Paul Gauguin

Tête de tahitienne (La Fleur qui écoute), 1891, hst, 29,7 x 26,2 cm, collection particulière, catalogues S242, W421

Bien que de très petite taille, mais à la fois peinte par un artiste à la réputation sulfureuse et précédée par son mythe, elle a été vendue chez Sotheby’s Londres le 25 juin 2008 pour 3 594 000 euros.

[*]. Les lignes manquantes de ce texte sont celles que nous avons citées lorsque nous avons raconté l’histoire d’Olympia, par Paul Gauguin, une publication précédente du fil Facebook de VisiMuZ. [↰]

17/12/2015

Photo 1 – wikimedia commons Paul_Gauguin_-_Tahitian_Woman_with_a_Flower_-_Google_Art_Project.jpg Usr DcoetzeeBot
Photo 2 – Courtesy The Web Gallery of Impressionism

Le Bord de mer à Palavas, Gustave Courbet

Le Bord de mer à Palavas, Gustave Courbet

Le Bord de la mer à Palavas, 1854, hst, 37 x 46 cm, Gustave Courbet, Musée Fabre, Montpellier.

Cette année-là, l’artiste franc-comtois fait connaissance avec la Méditerranée. Il a été invité par l’un de ses collectionneurs principaux, Alfred Bruyas. Il écrit : « La découverte du littoral près de Palavas m’émerveille. Il faut que j’arrive à traduire l’immensité de ce paysage infini. Je suis si loin des sombres forêts de mon enfance… ».

La mer n’est pas encore un des éléments de prédilection de Courbet, même s’il est déjà allé au bord de la Manche. L’artiste, dont la modestie n’a jamais été la principale qualité, veut glorifier sa rencontre avec les éléments marins. On associe très souvent à cette peinture la phrase que le peintre a aussi écrite à cette époque à l’écrivain Jules Vallès : « Ô mer, ta voix est formidable, mais elle ne parviendra pas à couvrir celle de la Renommée criant mon nom au monde entier ! ». Ce n’est pas le spectacle de la mer qui intéresse Courbet, mais le face à face avec l’immensité et la puissance de la mer, qu’il estime moins fortes que sa puissance à lui, Courbet. Il ne représente aucun élément pouvant faire dériver le regard (voiliers, promeneurs).

Ce tableau a été repris et pastiché quelques années plus tard, en 1865, par James Abbott McNeil Whistler sous le titre Harmonie d’Azur et d’Argent (Isabella Stewart Gardner Museum, Boston), mais son titre premier était Courbet – au bord de la mer. Whistler venait de passer quelques jours avec Courbet à Trouville. Il avait aussi présenté à ce moment Joanna Hiffernan à Courbet, mais ceci est une autre histoire.

Harmonie en bleu et argent: Trouville, James Abbott McNeil Whistler

Harmony in blue and silver: Trouville, 1865, 50 × 76 cm, James Abbott McNeil Whistler, Isabella Stewart Gardner Museum, Boston (MA)

16/12/2015

Photo 1 wikimedia commons Courbet-Mer-à-Palavas-Fabre Usr: Tancrède
Photo 2 wikimedia commons James_Abbot_McNeill_Whistler_007.jpg Usr: Eloquence

L’Amour de l’hiver, George Bellows

L’Amour de l’hiver, George Bellows

L’Amour de l’hiver, 1914, hst, 81,6 x 101,6 cm, George Bellows, Art Institute de Chicago.

La scène a été peinte à Central Park, New York en février 1914. Patineurs et badauds sont croqués devant un paysage montagneux ajouté ensuite. La femme en jaune et l’enfant en rouge se détachent particulièrement au premier plan. Ce sont peut-être la femme et la fille de l’artiste. Cette femme croise verticalement la ligne horizontale formée par les patineurs, et la petite fille esquisse un mouvement opposé à ceux des patineurs, pour donner une dynamique supplémentaire à la scène.

George Wesley Bellows (1882-1925), comme son maître Robert Henri, fit partie de ceux qu’on appela les « Ashcan painters » (littéralement les peintres des poubelles), privilégiant les scènes des milieux populaires et de la vie quotidienne, ainsi que les moments de tension dans les actions instantanées.

Bellows peignit surtout dans le Maine et à New York, se rendit célèbre par exemple pour ses toiles représentant des combats de boxe (dont le fameux Jack Dempsey). Edward Hopper (1882-1967), son condisciple chez Robert Henri, fut souvent aussi rattaché par les critiques à cette époque à l’Ashcan School, mais il s’en défendit toujours, arguant que ses motivations étaient différentes. Bellows disparut prématurément à 43 ans en 1925 à la suite d’une péritonite.

Bellows n’est pas très connu en Europe car aucune grande exposition ne lui a été consacrée. En revanche, c’est autre chose outre Atlantique ! En décembre 2013, une toile de Bellows, La Houle du soir, a été vendue 8 millions de dollars. Une autre toile de George Bellows a été vendue en 1999 pour la modique somme de 27.5 millions de dollars à… Bill Gates.

Notre tableau du jour, Love of Winter est à retrouver à Chicago avec le célébrisssime Nighthawks (Noctambules ou Oiseaux de nuit) de Hopper (quand ils ne voyagent pas…).

Nighthawks_by_Edward_Hopper_1942

Nighthawks, 1942, hst, 84,1 x 152,4 cm, Edward Hopper, Art Institute, Chicago

15/12/2015

Photo wikimedia commons George Bellows – Love of Winter, 1914 Usr : Botaurus
Photo wikimedia commons Edward Hopper – https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nighthawks_by_Edward_Hopper_1942.jpg Usr : Canoe1967

Le Moulin à Knokke, Camille Pissarro

Le Moulin à Knokke, Camille Pissarro

Le Moulin à Knokke, 1894, hst, 65 x 54,1 cm, Camille Pissarro, collection particulière

Camille Pissarro (1830-1903) a voyagé assez régulièrement, malgré son manque chronique d’argent. Mais ce père de famille nombreuse (il a eu 8 enfants) n’était jamais très loin quand ses enfants avaient besoin de lui. En 1894, il projette un voyage en Belgique à l’été 1894, où il doit d’une part retrouver Théo Van Rysselberghe afin de travailler avec lui et d’autre part aider son fils Félix (1874-1897) à s’installer à Bruxelles.

Mais l’actualité le rattrape. Suite au vote des lois sécuritaires dites « scélérates » par le gouvernement, le 24 juin 1894, un anarchiste italien du nom de Caserio assassine le président de la République Sadi Carnot à Lyon, rue de la Ré(publique) aux cris de « Vive l’Anarchie ». Le gouvernement vote alors des lois encore plus répressives, assigne à résidence les personnes fichées comme anarchistes, et expulse les étrangers.
Or Pissarro est de nationalité danoise (né à Saint-Thomas, il a gardé sa nationalité) et un sympathisant connu des anarchistes. Il est abonné au Père peinard et à La Révolte, deux journaux anarchistes. Son fils Ludovic-Rodolphe (1878-1952) publie également en cette même année 1894 ses premières gravures dans le Père Peinard.
Alors Camille craint de recevoir la visite de la maréchaussée. Il part plus vite que prévu, emmène Julie, sa femme, et Félix, leur fils. Ils rejoignent l’ami Théo et commencent par visiter Anvers, Bruges, Gand avant de s’établir pour plusieurs mois à Knokke-sur-mer, où la famille de Van Rysselberghe met à leur disposition une villa.

Pissarro écrit[*] le 30 juillet à Durand-Ruel, son marchand :

« Le hasard des choses m’a conduit à Knokke-sur-Mer, un petit trou tout neuf pour moi et gentil pour le peintre. J’ai commencé une série de choses qui vous plairont, je l’espère : des moulins, des toits rouges, des dunes […] D’un autre côté, je crains que comme étranger, ami de Mirbeau, Paul Adam, Fénéon, Luce, Bernard Lazare, je ne sois pour ce simple motif inquiété ou expulsé, il est donc bien possible que je sois amené à me fixer soit en Belgique soit en Angleterre. Si, par ce fait, je restais dans un de ces pays, pourrai-je compter sur votre concours pour m’aider à vivre, à travailler, comme vous l’avez fait jusqu’à ce jour ? »

Durand-Ruel, n’oubliant pas ses affaires, va lui répondre par retour « qu’il serait enchanté de continuer les bonnes relations avec [lui], seulement les affaires étant désastreuses, il faudrait baisser les prix ».

À Knokke, Pissarro va travailler assez dur pendant 3 mois. Il réalise diverses aquarelles et 14 toiles, dont certaines seront finies en atelier après leur retour à Éragny et jusqu’en 1902.

Nous avons commencé à essayer de localiser les toiles de Knokke. L’une est à Orsay (Église de Knokke), deux sont au Tel-Aviv Museum of Art (Le Vieux Moulin à Knokke, et La Maison rose, Knokke-sur-mer). Notre tableau du jour a été vendu à New York en 2007 (pour 1 million de dollars), un autre (Les Dunes de Knokke) a été vendu à Drouot en 2013, un troisième (Vue de Zevekote, Knokke-sur-Mer) est passé aussi en vente publique en 1992. Mentionnons encore une autre version des Dunes à Knokke (collection particulière), une toile intitulée Maisons à Knokke (collection particulière). Il en manque 6. Nous ne savons pas dans quelles collections elles se trouvent. Si vous avez des informations, n’hésitez pas à nous remonter celles-ci.

Notons toutefois que Pissarro n’a pas été tenté par la mer mais plus par l’intérieur des terres, la campagne et le village. D’un point de vue pictural, 1894 est aussi une année charnière pour le peintre. Il s’était rallié en 1886 au divisionnisme de Seurat. Après la mort de ce dernier en 1891, Pissarro va peu à peu reprendre sa liberté. Il s’est rendu compte que la méthode ne lui convenait pas totalement et réutilise une touche plus large.

[*]. Janine Bailly-Herzberg, Correspondance de Camille Pissarro, 3, 1891-1894, Paris, Éditions du Valhermeil, 1988.

14/12/2015

photo courtesy wikiart.org

Portrait de femme, Ernst Ludwig Kirchner

Portrait de femme Ernst Ludwig Kirchner

Portrait de femme, 1911, hst, 80,6 x 70,5 cm, Ernst Ludwig Kirchner, Saint-Louis Art Museum, Saint Louis (MO)

En 1905, à Dresde, Ernst-Ludwig Kirchner (1880-1938) a fondé, avec Erich Heckel et Karl Schmidt-Rottluff, le mouvement « Die Brücke » (Le Pont), dans le but de rompre avec l’art académique et de créer un art plus en phase avec la société moderne. Leur manifeste indiquait : « Nous souhaitons établir notre liberté d’action et de vie contre les forces anciennes bien établies » .

Est-il besoin de préciser que c’est justement à cause de cette liberté que le parti nazi a classé Kirchner comme un artiste dégénéré ? En Allemagne nazie, ses toiles sont brûlées dans des autodafés. Kirchner en exil à Davos, mais profondément allemand, dépressif et affaibli, sera ainsi amené à se suicider le 15 juin 1938.

L’expressionnisme représente l’énergie, les pensées, les humeurs, les états d’âme, en particulier grâce à la couleur. Contrairement à l’impressionnisme, ce n’est plus le réel (le paysage, la lumière, etc.) que l’on représente mais l’expression, l’âme de l’artiste mise à nu.

Le mouvement « Die Brücke » a été dissous en 1913 mais en 1911 il était déjà sur la fin. Le tableau du jour a été réalisé alors que Kirchner avait déménagé à Berlin.

En octobre 1911, il rencontre les sœurs Schilling, toutes deux danseuses. Gerda a alors 19 ans, et Erna 28. D’abord attiré par Gerda, Kirchner va ensuite s’établir avec Erna, qui deviendra la compagne de sa vie. C’est Gerda qui pose ici. De nombreuses toiles montrent les deux sœurs qui seront souvent les modèles de l’artiste.

À cause du traitement du visage et de la coiffure, il peut être intéressant de rapprocher cette toile d’un tableau de Matisse, un portrait de Lydia Delectorskaya (1910-1998), sa secrétaire-assistante-muse-modèle-garde-malade entre 1932 et 1954. Ce portrait a été réalisé en 1947, soit 36 ans après celui de Kirchner.

Les œuvres de Matisse n’étant pas dans le domaine public, nous vous présentons ici ce portrait dans la salle du musée (« fair use ») mais vous pouvez le retrouver cadré de plus prêt sur le site du musée de l’Ermitage ICI.

Ermitage Maisse Lydia Delectorskaya

musée de l’Ermitage, une des salles Matisse, avec au premier plan le portrait de Lydia Delectorskaya, 1947, hst, 64,5 x 49,5 cm.

12/12/2015

photo 1 wikimedia commons File: Ernst_Ludwig_Kirchner_-_Portrait_of_a_Woman.jpg Usr Postdlf
photo 2 VisiMuZ – © Succession H. Matisse pour les œuvres de l’artiste.
Une exposition a été consacrée en 2010 à Lydia par le musée Matisse du Cateau-Cambrésis ICI

Gloucester Harbor, Winslow Homer

Gloucester Harbor, Winslow Homer

Gloucester Harbor, 1873, hst, 39,4 × 56,8 cm, Winslow Homer, Nelson-Atkins Museum, Kansas City (MO)

Après son apprentissage et son séjour en France, Winslow Homer est rentré à New York. Pour vivre, il est illustrateur de presse. En 1873, il part en vacances dans le Massachusetts à Gloucester. En arrivant, il demande à Mme Merril, l’épouse du gardien de phare, d’accepter de le prendre comme pensionnaire, dans sa maison de Ten-Pounds Island, près du port de Gloucester.

Il va vivre là pendant tout l’été, n’allant en ville que pour aller chercher des toiles et des couleurs, ou pour renouveler son inspiration.

Jouant les voyeurs depuis son promontoire de circonstance, heureux de sa bonne fortune, il réalisa alors nombre d’aquarelles et quelques tableaux pleins de vigueur et de couleurs.

À la vue de cette scène, de ses couleurs hardies, nous devons rappeler un fait important. Nous sommes à l’été 1873, les futurs impressionnistes et leur palette n’entreront en scène que près d’un an plus tard. Homer est aussi révolutionnaire que ses collègues peintres français vont l’être. Un ciel couleur framboise en 1873 ! Vous n’y pensez pas ?

Homer retournera à Gloucester en 1880 et réalisera une autre série d’œuvres ayant pour thème le port de Gloucester. Pour le plaisir, voici une aquarelle de son séjour de 1880.

Winsow Homer, Départ de Gloucester

Départ de Gloucester, ca 1880, aquarelle/papier, 34,3 x 48,3 cm, Winslow Homer, Yale University Art Gallery Newhaven (CT)

De nombreux autres artistes américains vont ensuite imiter Winslow Homer en venant à Gloucester. Ainsi Childe Hassam, que nous vous avons déjà présenté, William Merritt Chase, et Edward Hopper (très régulièrement)

11/12/2015

Photo 1 : wikimedia commons File:Winslow_Homer_-_Gloucester_Harbor_(1873).jpg Usr Botaurus
Photo 2 : wikimedai commons File:Sailing_off_Gloucester_by_Winslow_Homer_circa_1880.jpeg Usr Botaurus